Mémoires vives
PROJET ARTISTIQUE ET CULTUREL AVEC PATRICIA BAUD & ALAIN BELLET
produit par la Communauté d'Agglomération d'Hénin-Carvin

L'USINE DE MA VIE
MÉMOIRES VIVES DES TRAVAILLEURS DE LA COKERIE DE DROCOURT (PAS-DE-CALAIS)
Texte d'Alain Bellet - Photographies de Patricia Baud
 
LE CHERCHE-MIDI ÉDITEUR
avec le soutien de Charbonnages de France
 
 
 
Soucieux de conserver intacte la mémoire de tous ceux qui ont travaillé à la cokerie de Drocourt ou qui ont vécu dans son voisinage immédiat, les Élus Communautaires de l'agglomération ont fait appel à deux artistes professionnels pour recueillir leurs témoignages, leurs souvenirs, leurs aspirations pour demain, à l'occasion de la disparition programmée du dernier chaînon du Bassin minier.
Cokiers, absent et étranger à tous les dictionnaires, ce mot, va disparaître des usages dans la poussière grisâtre des démolitions physiques et économiques. Nous avons fréquenté ces hommes pendant plusieurs mois pour recueillir leurs souvenirs et accueillir leur mémoire, faits d'émotions, d'images, de joies et de regrets, afin de conserver les traces intactes de ces vies offertes au rythme des pulsions industrielles d'une gigantesque et dantesque usine.
Nous avons approché avec délices cette humanité ouvrière qui perdure, pour le bonheur des êtres solidaires, toujours en résistance, en mouvance. Fabriqués de matières brutes, d'honneur et de courage, tous méritent d'être donné à comprendre et à découvrir, au gré des pages de cet ouvrage qui leur est dédié.
En souhaitant que les générations à venir s'intéressent au travail de leurs pères ou de leurs grands-pères, nous voulons leur rendre hommage et remercier chaleureusement les Élus de la Communauté d'Agglomération d'Hénin - Carvin, plantée au sein du Bassin Minier du Pas-de-Calais, sans laquelle ce livre n'aurait pu exister.
 

 

PATRICIA BAUD, photographe, ALAIN BELLET, écrivain

 
 
 
EXTRAIT DE TEXTE
Souviens-toiŠ
 
Les hommes démolissent parfois ce que d'autres hommes avant eux ont bâti de leur sang et de leurs espérances, pour améliorer leur vie, survivre et nourrir leur famille. Hélas, des décisions économiques prises sans eux dictent souvent leurs gestes, et maintenant la chose se complique largement à l'échelle planétaire.
Les hauts murs gris ceinturant le site de la cokerie de Drocourt tomberont eux aussi, tout comme les frêles peupliers s'élevant dans l'ombre portée des grandes tours d'extinction, là où douze tonnes d'eau toutes les dix minutes atténuaient les sacrés coups de chauffe des cokes incandescents.
Rien, c'est décidé, il ne restera rien d'une terre longtemps martyrisée par les déchets et les rebus d'une industrie jadis fleurissante dans l'ensemble du Bassin Minier du Pas-de-Calais.
Aujourd'hui, les riverains et leurs élus s'accordent volontiers pour évoquer la dépollution du site, l'accueil d'autres activités humaines, la nécessaire création de nouveaux emplois. Sais-tu combien de sourires et de suées ces hauts murs, masquant les souffrances et les peines, ont-ils enregistrés, au fil des années ?
Durant un siècle, combien de visages marqués par la chaleur et la poussière de charbon n'avaient pu s'y refléter ?
Tu as quatorze ans et rêves d'être libre, grand, autonome, presque un adulte. Dans le Nord-Pas-de-Calais, tout cela passait, il y a peu de temps encore, par le travail, le travail physique, corporel, sensuel.
Et le charbon était encore là ! Les gens étaient fiers de leur travail et de nombreux adolescents ne pouvaient, ne voulaient plus aller à l'école, ils possédaient déjà une mentalité de travailleurs, disponibles pour aller se faire embaucher le plus vite possible.
 
Fortes fusions de matières brutes, lentes transformations dure confrontation entre les hommes et le minerai à maîtriser
 
Tes aînés te montraient la route, leur chemin, ceux de leurs pères et grands-pères. C'était dur, et sans le crier sur les toits, chacun souhaitait une autre vie pour sa propre progéniture. Acte de sauvegarde individuelle, inconsciente et naïve condamnation collective d'une production souvent meurtrière ?
Personne ne sait vraiment qui souhaita le plus la fermeture des puits de mines, puis dans la foulée celle des cokeriesŠ " La population d'ici a toujours vécu avec le charbon, mais sans le vouloir, les hommes ont peut-être aussi souhaité que la mine ferme en refusant de plus en plus de passer le relais à leurs propres enfants "

 

La voix du Nord, 15 novembre 03

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