En 1997

L'ÉCRITURE ET LA PAROLE

Rencontres Urbaines de La Villette

Intervention au Salon du livre de Paris, mars 1999

L'ÉCRITURE DES TERRITOIRES

Le Territoire de l'écriture

L'ÉCRITURE DES TERRITOIRES

Ecrire, c'est aussi accepter de se mettre à bouger, sans cesse, sans la moindre trêve. Peau, sensibilité, perception, regards sur le monde et rapports à autrui, tout se transforme, malgré soi, et le territoire de sa propre personne devient une friche ouverte, une friche en devenir, le territoire même de l'écrit en continuelle quête. Les mots, le récit de vie ou l'histoire inventée du romanesque, investissent l'être, atteignent son corps et le redéfinissent à l'envi.

L'écrivain, l'auteur, mais aussi l'amateur impliqué dans un groupe d'écriture ou un atelier, est confronté en permanence à ce territoire des mots qui se nourrit de lui-même avec la double conséquence de le fortifier mais aussi de le fragiliser.

L'écriture part de soi, dit-on souvent, et elle se dirige, bon gré, mal gré, vers autrui, si toutefois Dame Edition lui prête à taux d'usure, une existence multiple...

Le texte, mais avec lui le dire, l'évoqué, le senti, s'inscrivent dans, et à partir de sa propre histoire révélée, assumée, avouée, osée. L'acte d'écrire induit alors une extraordinaire mise en Je de celui ou de celle qui commence à noircir des pages où écriture et vie s'offrent de jolis tangos. Ce Je là devient aussi l'enjeu des mots, l'enjeu du texte, celui du dépassement du dire, du dépassement de soi, dans et par l'écriture.

Evidemment, à chaque auteur va correspondre une zone qui lui est propre, un territoire singulier et original de sa propre écriture, son propre champ de tir en quelque sorte. Entre friche et fabrication sophistiquée, un univers littéraire meublé à l'emporte-pièce de petits bouts de soi-même se constitue, habillé de sentiments intimes décuplés, de haines farouches et personnelles exacerbés. Les cris s'enracinent et prennent mots. Bien sûr, l'écrit en procède et va dompter les vociférations des premiers textes jetés au monde comme autant de bouteilles à la mer. L'écriture qui arrive alors participe des tempêtes avant de les juguler, les transcender, les transformer.

L'écriture et les certitudes acquises

Elle bouscule sans façon les chemins de vie trop vite ficelés, bien trop rapidemment tracés. Sans exception, elle met l'auteur (qu'il édite ou non) en questionnement et s'inscrit elle-même dans une perspective de réponses attendues, de réponses à venir. Le Territoire de l'écriture se peuple alors de nos fantômes intimes, d'interrogations jamais solutionnées, de tous ces morceaux de Soi-même oubliés, enfouis, pour un puzzle à reconstruire sans plan déterminé ni manipulation réfléchie.

Mises à mal et tangages existentiels accompagnent souvent les premiers jets d'une aventure de mots qui commence. La mise en Je des plumes se trace alors des routes sinueuses ou plus droites, des raisons raisonnantes dans un fatras inconnu qui sort de soi. Une déclinaison s'impose ensuite avec ce Soi propre, ce soi et les autres, ce soi et le Monde, un soi multi-formes que l'écrit tente d'encercler.

Tout cela renvoie à l'individu, quel que soit le sujet traité, la prétention romanesque où le récit réel et vécu d'un bout de vie disséqué dans un cadre solitaire ou collectif d'un groupe d'écriture.

La mise en jeu s'accompagne alors des doutes et d'une fragilisation ponctuelle, une mise à mal nécessaire pour oser s'atteler d'une manière évidemment empirique à une reconstruction personnelle davantage maîtrisée. Puis, sournoisement, l'écriture s'affirme peu à peu et devient majeure. Elle distancie, s'éloigne et acquiert alors une autonomie propre qui va la séparer sensiblement de son auteur. Elle est toujour lui, mais elle est autre, étrangère, détachée, rebelle, extérieure. Elle peut le surprendre, l'étonner, le navrer. Elle n'est plus le simple reflet de l'auteur et l'écho de ses affects, mais navigue, grande fille, de bal en ballets dans cette chose impossible à rationnaliser, la littérature.

Ce territoire intime du champ des mots , et d'un Soi-Même devenu mouvant, investit alors le territoire des autres, disparus ou vivants, passés ou présents. Il rend compte aussi des territoires palpables, physiques, traversés, vécus, rêvés, ou recomposés dans le roman historique. Le territoire de l'écriture intègre alors l'écriture des territoires géographiques comme terreau pour l'imaginaire, personnage ou décor singulier et perception sensible d'un monde qui s'agite sans répit, autour de soi...

Si la personne et son histoire personnelle offrent le territoire privilégié d'une écriture qui se cherche ou s'exerce, la territorialité de l'écriture extérieure à l'auteur s'impose assez vite. L'écrit romanesque, quel qu'il soit, s'enracine alors dans un espace, donne à imaginer un décor vivant, et recompose par touches disparates une géographie territoriale et humaine vivante, contemporaine, ou bien disparue dans l'hier.

L'écrit s'inscrit dans une territorialité pour mieux la définir ou l'évacuer

C'est, bien sûr, selon les auteurs, selon leurs plumes. Parfois, l'imaginaire repose sur cette territorialité comme point de départ, comme source d'inspiration, comme point d'ancrage d'une fiction romanesque, juste un petit morceau de réel englouti dans les méandres complexes d'une histoire inventée. Malgré les choix de l'auteur, un territoire précis alimente son écriture. On ne peut écrire les mêmes choses, ou de la même manière, à Bastille, Vénissieux ou Passy. L'atmosphère, l'environnement, la mémoire et le poids d'un décor ou sa légèreté imposent un rythme, offrent une cadence, harmonisent une musicalité.

 

Le lieu de l'écriture constitue un enracinement fort, un encouragement ou une contrainte particulière. Peut-on écrire en prison de la même manière qu'un voyageur en roue libre noiçissant de temps à autre un vieux carnet de route ? Je ne le crois pas. Le territoire réel investit celui de l'écriture et lui confère une marque spécifique, indélébile. Les traces d'une territorialité singulière et physique se cachent alors dans les textes entrepris pour se mélanger à la territorialité même de l'auteur, de la personne écrivante. A cet égard et par exemple, comment oublier l'Antillanité et la chair même des Caraïbes noires chez un Chamoiseau, un Aimé Césaire, un Gontran Damas ou un Maximin ? Avec eux, les couleurs s'imposent pour mieux définir leur double territorialité, peau noire, mornes verts, sang rouge des victimes, laves grises de la Montagne Pelée, mer bleue-sud, vert de canne...

La conscience du territoire concret comme espace possible d'une expression romanesque permet aussi le grand voyage du Passé. Lorsqu'un écrivain imagine un voyage de mots dans une époque antérieure à la nôtre pour y loger un projet de roman ou une nouvelle littéraire, il doit se familiariser avec un décor à faire renaître, courtiser un territoire à comprendre, à cerner, en éloignant de son esprit les représentations contemporaines du lieu réel. Cette quête de territorialité du roman historique constitue la première pierre d'un projet romanesque planté dans l'hier...

Les territoires ainsi parcourus et découverts délivrent leurs modes de vie, leur histoire humaine affirmée ou dissimulée, leurs réalités socio-économiques, leur part urbaine, prise dans un ensemble où prédomine encore, selon le temps choisi, une forte ruralité.

La projection du romancier dans l'hier commence avec la recomposition d'un territoire pour mieux servir la vraisemblance. Le territoire ainsi retrouvé, reconquis, offre, à qui sait les saisir, les clés d'une mémoire des lieux où le passage des hommes et des femmes d'époques enchevêtrées reste à jamais inscrit. Qui arpente aujourd'hui, par exemple, la place de la Bastille sans « croiser » et sentir l'escargot des mémoires en spirale de ce territoire réel et symbolique particulier aurait la bien triste vision de n'apercevoir que l'Opéra-popu-Lang, la Fnac-Musique et quelques grands bistrots branchés ! Ce lieu est en réalité un immense kaléidoscope permettant d'approcher l'époque voulue et ses ombres disponibles...

Un Territoire offre le vu, le senti, le sensible, la connaissance, pour le voyage de l'écriture. Les ruines, les pierres, l'architecture, conservent alors le réel d'hier, comme un papier sensible des empreintes, des traces photographiques.

Le Territoire distribue la mémoire et enracine le souvenir

En amont d'un texte, il aiguille le travail de l'auteur. A la lecture d'un roman, nous pouvons ainsi retrouver l'imagerie sensible d'un territoire précis avec le révélateur d'un écrit romanesque. Maupassant nous invite toujours en Normandie profonde et nous guide dans ses chemins creux des avanies paysannes... Mauriac entrouvre un instant la porte clause des grands chais girondins et nous parle d'une période passée, consommée, bue... Comment se promener dans Nantes ou dans Bordeaux sans tomber un jour ou l'autre sur l'horreur du Commerce Triangulaire ? Les Cévennes abritent toujours le souvenir des Camisards et Gaston Phébus se bagnaude encore volontiers à l'ombre des grands sommets Pyrénéens.

Par delà les modifications accumulées, les volontés assassines des urbanistes ou autres faiseurs autoroutiers d'une modernité sans âme, le territoire d'hier peut renaître sans cesse dans l'écriture et celui d'aujourd'hui, par les mots et dans les mots eux-mêmes, devient déjà un patchwork de traces sensibles pour demain...

La plume s'érige alors en témoin ou complice du territoire de son propre temps. Juge et partie, elle inscrit sa part de mémoire vive dans la grande geste de l'existence. Dans le présent, l'écrit romanesque, l'histoire inventée, investissent l'espace et donnent à la ville et ses problèmes en cascade un vrai rôle de personnage central. C'est lui, c'est elle, qui façonne les êtres, moule leurs désirs, ébauche leurs espérances et parfois guide bien involontairement leurs lâchetés. La Banlieue, comme territoire mouvant, créé un mode de vie, un mode de pensée, de l'adhésion, ou du rejet. L'écriture de la banlieue transcende, en retour, son quotidien, ses peurs, ses impasses.Tant pis si le Rap d'ici est un tempo importé, avec le Coca et les Nike, les mots et les cris scandés dans la bouche des poètes de l'urgence résonnent périphérie, celle des villes de l'hexagone. Si le roman noir par exemple, reste avant tout une balade d'urgence plantée dans les arcanes d'une société malade, il se fixe aussi dans l'espace sur un territoire particulier où l'aujourd'hui et l'hier, mêlés, gouvernent, bien malgré eux, ceux et celles qui s'y débattent. Dès lors, ce n'est jamais l'intrigue imaginaire qui dicte sa loi et ébauche le sens d'un texte ou d'un livre, mais bien davantage l'enracinement sur et dans un territoire précis. Comment en effet concevoir une trame romanesque sans concéder, même involontairement, au territoire et à son histoire complexe ?

Si l'écriture fixe de la vie, d'un temps, d'une époque, d'un milieu, elle reste tributaire du territoire qu'elle investit. Arrivent alors le respect ou l'incompréhension, le rêve éveillé ou la farce du somnambule trébuchant sur la réalité des pierres du chemin. Si les mots enracinent l'imaginaire pour le donner à découvrir par la lecture, le territoire physique s'impose comme source de réel, banque de mémoires à fouiller, espace à connaître, à aimer, à dénoncer, comme fondations palpables du récit romanesque.

cette double dimension territoriale évoquée - Soi et l'Extérieur d'aujourd'hui ou d'hier recomposé - permet toutes les gammes sensibles. L'écriture dechez soi et partant de soi, pourra viser l'universalité ou choisir le cercle restreint d'un groupe amical.

Récits de vie à l'état brut et création littéraire s'opposeront alors avec la mise en oeuvre d'un réel travail sur la langue, la maîtrise d'un établi, la nécessaire réécriture. La double territorialité d'un texte ne conduit pas, forcément, à sa qualité... Pour cela, elle devra s'acoquiner avec le travail des mots, l'imaginaire et la musique même des mots ainsi égrainés...

Alain Bellet, 9 mars 99

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