Les Ateliers d'Écriture Pratiques Sociales en littérature

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L'écriture inventée
Ecrire avec autrui
Quatre nuits contre le racisme
Cinq écrivains en maisons d'arrêt
Libres tous ces mots enfermés
Des apprentis écrivent et aiment cela !
Produire en ateliers d'écriture
Lutter contre l'illettrisme, juin 2002
Stages littéraires été 2002
Stage littéraire été 2003

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Romans en ligne avec Vitry-le-François
Nouvelles littéraires à Bray-Dunes
Rêves citoyens en Lot-et-Garonne
Roman en ligne Vitry-Net 04/ 2005
Roman 2005/06 L'empoisonneuse
 

 

 

 

L'INtroSPECTION DES MOTS

Un verre en main, j'hésite entre livres et délires, lire ou écrire... Vautré sur mon siège préféré, j'aime repenser aux interventions assumées pour vivre, payer pitance et modeste confort d'une vie d'écriture gagnée et choisie, bien éloignée du Luberon mythique, ou de la rue du Bac, le gué détourné de l'édition...Honnêtement, je ne déteste pas parcourir les banlieues où je débarque sans cesse, pour répondre à l'invitation d'une bibliothèque, d'une école, d'un lycée, d'une inspection académique, d'une maison de jeunes, d'une prison, prenant plaisir à jongler à la frontière de la ville avec ceux qu'elle a toujours rejetés, au large du no man's land de jadis devenu Zones multicartes, zones à urbaniser, à éduquer, à surveiller, à franchiser.... Autrefois réputées dangereuses, les populations marginalisées deviennent Sensibles... Pour qui ? Sensibles, elles sont, parce qu'à fleur de peau, à fleur de rêves, crevant d'amour et n'exigeant finalement qu'un vrai droit à l'existence. Elles ne font pas l'aumône, Monsieur Madame Politic, leur fierté en témoigne, leurs colères aussi.J'aime côtoyer la jeunesse, au gré de conférences désertes, d'animations littéraires, de tous ces ateliers dirigés sous des cieux à la réputation inhospitalière. Partout en France, des centaines d'enfants et de jeunes m'ont appelé par mon prénom, m'ont tutoyé, écouté. C'est pour eux seuls que, par surcroît de pessimisme, je regrette juste le fil des choses, le cours un peu toqué du globe fourgué sans état d'âme dans la pogne du Marché dont on ne saurait plus aujourd'hui vanter la bonté... Sur un tempo de rap éraillé, les mômes m'accueillent pour brosser sans distance le portrait-robot de leur cité, de leur vie, de leurs désespérances aussi. Des heures durant, ils s'inventent des univers, plantent des personnages largement interlopes, et découvrent par inadvertance le Baba du Romanesque, la magie d'une intrigue, celle du choix d'un narrateur. Ils bousculent alors les idées mal reçues, souvent mal enseignées, car assez peu vécues par des cohortes d'enseignants qui découvrent, avec désarroi, le mal de mer sur la terre ferme, après n'avoir le plus souvent connu que le banc des écoles, les pauvres... Avec modestie, j'aide parfois des élèves et des professeurs sans certitude toute faite à construire des histoires de fiction, à quitter leur cage d'escaliers et leur univers un instant, pour mieux les appréhender, davantage les comprendre, littérature d'urgence ou ce qui en tient lieu, aidant. Après, c'est la moisson, et je ramène tous ces visages avec moi, des sourires, des regards de jeunes filles plus ou moins farouches, de ces voyages mystérieux dans les marges de la ville. Je me souviens de ce groupe de beurettes, largement effrayées à l'idée qu'un mariage forcé risque un jour de les séquestrer à demeure dans un bled mythifié par des parents dépassés, brisant leur vie et leurs rêves amoureux. J'aime me dire alors que si tous les écrivains se payaient ainsi des descentes infernales, leurs ¦uvres s'en trouveraient grandies, c'est-à-dire minorées, comparées aux misères accumulées, aux voix silencieuses, aux ¦illades fugitives croisées un instant, juste de l'autre côté du monde, c'est-à-dire le réel. Je me souviens aussi d'un jour de fête où les auteurs collectifs d'un petit bouquin édité in extremis avaient reçu la Presse, les caméras, les Grands Pros qui, entre deux scoops, touchaient du doigt une banlieue de chair et d'espoir. Et je repense encore aux larmes d'une adolescente découvrant son nom en troisième page de couverture d'un autre livre. La petite Leïla ne pourra plus pénétrer dans une librairie sans éprouver un léger pincement au c¦ur... Je revois les visages de tous ces adultes rencontrés, en prison, à l'hôpital, en groupe de SDF, lors de stages, pour écrire avec eux, organisant de conserve de saines évasions d'âme...Comment ne pas aimer ce monde de différences, ce monde de sensibilités éparses rencontrées aux quatre coins du pays, dans des patelins oubliés, des prisons sans âme, des bibliothèques fauchées, des bunkers éducatifs, truffés d'amiante, où les mômes osent encore prétendre rêver. Alors, mes propres mots grandissent au contact de ceux d'autrui, balbutiants et majeurs, timides et riches, inventifs ou naïfs, avec ces bonheurs partagés un instant, vraie Pléiade de sentis et d'imaginaires qui accouchent par surprise de furieuses envies d'être. Simplement. C'est aussi cela, la littérature, je crois.

Alain Bellet (L'écrivain viendra le 17 mars, Coédition Maison des Écrivains, Le Seuil)

 

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