Le dernier triptyque

Une nouvelle d'Alain Bellet

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le château du Haut-Koenigsbourg

Photographie Patricia Baud

 

 

Suivant des lacets trop raides, le chemin défoncé serpentait la montagne abrupte et la silhouette du voyageur marquait la fatigue.

Sans échappée possible, l’histoire humaine l’éreintait, le maltraitait. Affamé, il avait soif et connaissait l'incertitude, entre maladies et pendaisons, bubons maléfiques et méchants coups de lance. Il invoquait la clémence du Ciel, priait pour le salut des âmes simples et s’imaginait à l’abri des pires menaces du sort qui s’acharnaient sans défaillir sur les plus humbles. La forteresse était encore éloignée, menaçante, trop lourdement assise sur une confortable robe de roches rouge lui servant à jamais de banquette.

Une exécrable réputation précédait le vieil homme. Pris par sa marche, son esprit était trop préoccupé par ce qu’il pourrait dire aux gardes du Bastion de l’Étoile, emmitouflés d’épaisses murailles, de casques impressionnants et de cottes métalliques, gavés de mauvais vin.

L’ancien château impérial semblait observer la marche du vieillard, ralentie par la raideur de l'ultime côte. L'épaisse forêt s'atténuait, le sommet se découvrait enfin, simplifiant le travail des rapaces et celui des guetteurs. Hugues Lescaut semblait ne pas attacher d’importance aux conseils chuchotés des villageois de la plaine. Prudence, prudence pour toi, vieil homme. Imperturbable, il continuait son ascension, respirant fortement pour se donner du courage.

- Qui va là ? Montre-toi…Tu es seul ? Sur ce mauvais chemin et par ce temps ? Tu dois être bien fol... Mon maître ne reçoit jamais personne... On a dû te le dire, en bas... Une bande de froussards qui ne rêvent que du jour où les milices bourgeoises des grandes villes nous auront exterminés ! Je ne sais si je peux t'ouvrir cette poterne, mais sait-on jamais, donne-moi ton nom, l’homme ?

- Lescaut…

- On t'attend, l'artiste, pour effectuer des travaux d’estampes…

Épuisé, le vieil homme ne connaissait pas encore la nature précise du travail qui l'attendait. Il était peintre, bricolait des portraits, enluminait pour des abbés trop nourris quelques parchemins contre quelques pièces d'or et la promesse d’indulgences, pour le jour fatal...

Depuis des années, Hugues Lescaut était allé vendre son talent partout, Ortenburg, Eguisheim, Le Haut-Barr, et même le gentil Comte de Ribeaupierre avait fait savoir qu’il comptait sur lui pour immortaliser les noces de son fils unique...

Le voyageur s’impatientait. Il ne comprenait pas la raison de son engagement par un gentilhomme excommunié, violemment critiqué, mis au ban de l’Empire et de l’Eglise. Il n’avait pas peur d’eux et s’imaginait n’en avoir aucune raison, d'ailleurs. On ne tue jamais les artistes, pensa-t-il pour se donner de l’assurance, en détaillant la grande pièce où les sentinelles lui avaient enfin donné l'ordre d’attendre le bon vouloir de leur maître. Elle était faiblement éclairée par plusieurs torchères, et son ameublement bien chiche.

Quelques coffres de bois, deux anciennes tapisseries datant des croisades et plusieurs armes de tournois avaient bien du mal à remplir les murs de la vaste salle sombre.

Le visiteur pensa alors qu’il n’avait pas entendu de voix féminine depuis son arrivée et qu’il ne devait pas résider de femme dans cette demeure maudite.

Assis sur un banc de bois installé à quelques mètres d’un rudimentaire brasero éclairant davantage la salle qu’il ne pouvait la chauffer, le vieil homme attendait toujours. Le soudard était parti quérir de l’aide, chercher un ordre...

Curieux et regroupés autour de l'inconnu, d’autres gardes étaient venus observer le voyageur. Ils se moquaient de sa présence insolite et poursuivaient en criant avec véhémence une partie de dames où les pions giclaient, pareils à des volées de lourdes bricoles à l'occasion d’un siège salement engagé.

Hugues Lescaut ne craignait pas les loups. Il connaissait son hôte, sa terrible réputation, et c’était celle-ci qu’il se devait de mettre en images, d'immortaliser sans doute, pour la faire mieux connaître et les faire trembler davantage, les autres, dans la plaine. C’est ma mission, pensa-t-il... Évidemment, le peintre avait une vague idée des projets qui animaient l’esprit des pillards. Depuis des mois, le bruit courrait qu’une tentative de siège pour les déloger de leur nid d’aigles se préparait.

Depuis des mois, les brigands avaient intensifié les coups de mains, pillant sans l’urgence de manger, massacrant par plaisir, violant par désœuvrement...

Le vieil artiste était content que ces hommes aient pu le contacter, reconnaissant ainsi son savoir-faire. Mais l’attente devenait pénible.

Maintenant, il était seul dans l’ancienne salle des chevaliers. Las de le dévisager, les bandits étaient partis se restaurer. Il tentait de se réchauffer, mais en vain, le brasero faiblissait. Enfouies sous sa cape le long de ses chausses, ses vieilles mains rencontrèrent le pommeau de cuir de sa longue dague. Cela le rassura.

C’est vous, n'est-ce pas, l’homme des estampes ? L’artiste que l’on m’a recommandé pour des travaux de peinture assez particuliers, je dois l’avouer... Mais, je me mets à vouvoyer un jongleur, un barbouilleur, je deviens fou...

Lescaut n’avait pas entendu arriver l’homme qui le questionnait. À coup sûr, il se persuada qu’il s’agissait du plus grand hors-la-loi d'Alsace et Mey de Lambsheim se mit soudain à rire sans réserve en regardant son étrange invité. L'homme était grand, roux, plutôt bien fait et, en connaisseur, le peintre laissa son regard recomposer le fin tracé du visage qu’une vilaine barbe drue grignotait. Les traits du guerrier trahissaient un caractère abrupt, et une volonté de puissance à fleur de peau émanait de sa personne. Une détermination sans faille, une soif de vaincre inassouvie marquaient résolument son hôte. Hugues Lescaut n’avait jamais eu peur des autres hommes et de celui qui lui faisait face, pas davantage.

J’avoue humblement que j'ai besoin de tes talents... Donne-moi ton avis, vieillard ! Ne suis-je pas bel homme ? Ne mériterais-je pas ton art, revêtu d’une armure et harnaché de grands baudriers de cuir fauve ? Avec mes armes en main, sans doute ? Qu’en penses-tu, l'artiste ? Premier travail... Le second sera plus audacieux... Je veux que tu immortalises un assaut de mes hommes contre un village d’en bas. Celui de ton choix, même s’il est bien protégé, pour toi ce sera le plus facile à croquer, demain le plus facile à reconnaître... Enfin, une troisième tâche t’attend, Lescaut. Une jeune femme vit dans ses murs, quelque peu forcée, j’en conviens, et je voudrais que ses traits reproduits par tes soins arrivent chez son époux... Tu vois, tes peintures s’enracineront ainsi dans la cruelle réalité de notre siècle. Entendu ? De toute façon, tu n’as guère le choix et tu n’irais pas bien loin si tu refusais mon offre.

Des cris atroces résonnaient dans la plaine et la quinzaine de guerriers à cheval lourdement équipés frappaient au jugé. Les villageois hurlaient, couraient. Les malheureux tentaient d’éviter de fatals coups d’acier trempé. Cachés à l’abri d'épaisses broussailles, certains d’entre eux regardaient, médusés, à quelques mètres du théâtre sanglant, un étrange vieillard occupé à reproduire l’épouvantable scène sur une grande toile de drap, installée sur un grand chevalet de bois.

D’une main leste et agile, l’homme passait de la palette à la toile et un carnaval de couleurs s’offrait alors l’innommable. À l'abri des taillis, quelques femmes épouvantées serraient les corps ensanglantés de leurs enfants morts. La tête d’un vieillard roula sur le chemin poussiéreux, dominante rouge sang, bleu, pleurs, jaune, cris, or, pauvre butin arraché. Hugues Lescaut n’oubliait aucun détail, la ressemblance des agresseurs était parfaite, celle des victimes aussi.

C’était l’apocalypse, le Jugement Dernier, capté à l’instant de son déchaînement.

Cette peinture va faire un bel effet ! Ils seront contents de moi, ces brutes ! Pensa-t-il, tout entier à son art. Il savait que deux autres tableaux l’attendaient. Le maître à immortaliser et la prisonnière, pour exercer un chantage, face auquel il se disait indifférent.

Lescaut était là pour peindre ses semblables, non pour juger. Sa survie passait simplement par la montre de la mort d’autrui, une horreur bien banale en ces temps.

Lescaut frémit un instant puis décida malgré tout de poursuivre sa tâche. Adossés aux larges murs de pierres nues, des soudards l’observaient, se moquant de son indifférence.

Après l’épouvantable razzia, le vieil homme était revenu au château, monté en croupe derrière l’un des sbires du Seigneur de Lambsheim. D’autres brigands avaient transporté le chevalet et tout le matériel de peinture. Écœuré par leur ouvrage, pétrifié d’horreur, mais aussi confusément satisfait d’avoir pu saisir leur carnage sur le vif, à peine revenu au château pour y achever sa toile, il s'était installé dans la chapelle désaffectée, excommunication collective oblige. Sa tête était pleine des détails épouvantables qu'il ne voulait pas oublier, l’émoi des villageois, la satisfaction du pillage bien trop lisible sur la trogne des guerriers... Son travail lui plaisait, même s'il n'en saisissait pas encore l’inconcevable monstruosité.

Leurs cottes de maille encore rouges de sang, quelques soldats regroupés autour du chevalet regardaient Lescaut achever ce qui devait immortaliser leurs crimes. Ils donnaient leur avis, commentaient l’effort de l’un d’entre eux dans son ignoble tâche, soulignée par la magie de la peinture. L'artiste préférait ignorer leur présence et, avec attention, il s’appliquait à ajouter un détail, à forcer l’expression de haine donnée au regard fuyant de l’une de leurs victimes, coloriant la robe des destriers, essayant de redessiner au mieux le sourire de leur chef pour une bien étrange postérité.

Ce soir-là, Hugues Lescaut savait qu’il lui faudrait croquer le visage du chef, l’embellir, ange et démon tristement mêlés, fier de ses actes, osant les revendiquer...

Le chevalier avait plutôt fière allure ! Depuis plus de deux heures, les deux hommes se faisaient face. Il tenait la pause, installé devant l’une des ouvertures de pierre surplombant la vaste plaine. Son visage n’était pas celui d’un sanguinaire, mais le peintre n’osait pas lui demander pourquoi il prenait tant plaisir à tuer et à piller. Son sourire ne m’est pas adressé, pensa Lescaut, il l’offre à la postérité, pour la mémoire d’un nobliau devenu brigand, un ennemi de l’Empire germanique…

Il regardait sans voir. Il savait le maître attentif à ses traits, à ses expressions, à ses tics nerveux. Rien ne m'échappe, pas même cette vague impression d’ironie qui affleure son regard intense, trop sûr, se dit encore le vieil homme. Mey de Lambsheim était encore jeune et se rêvait immortel sans regretter un instant d’avoir été jeté au ban de l’église. Le peintre se taisait, parfois il levait ses yeux au-dessus de la toile. Il s’approchait de lui, mesurait l’espace des sourcils, la longueur de ses longues mèches, le dessin d’une vilaine cicatrice traversant disgracieusement son menton. La lumière manquait. Le crépuscule s’imposait, assombrissant brusquement la grande salle où peintre et modèle s'observaient en silence. L’ombre du soir s’installait, durcissant la physionomie du criminel. Lescaut sentait sa lassitude, son agacement à demeurer figé à quelques mètres du modeste peintre, le passeur d’une gloire monstrueuse, à ne jamais oublier.

Hugues Lescaut avait eu du mal à accepter l’invitation à souper que le jeune homme avait lancé à son endroit, avant de disparaître dans l’escalier conduisant au logis seigneurial où il cachait ses hésitations les plus secrètes.

La main du vieil artiste tremblait. Etait-ce simplement la fatigue ? Etait-ce aussi la crainte de ce qu'allait être son sort, le travail achevé ? Lescaut n’avait pas d’avenir et survivait depuis des années avec cette pensée sommaire. Spectateur des agissements d’autrui, il laissait aux siècles à venir les traces qu’il pouvait, toutefois, la découverte intime du grand château rendu sinistre par ses occupants le comblait de bonheur. Il aimait les pierres et les souvenirs qui s’y inscrivaient à jamais.

– Ton tableau me plait ! Je m’y trouve gracieux, mais je reconnais que tu as su capter à merveille les contours de mon âme ! Tu as eu raison d’y glisser ces lignes sombres, ombrageant la clarté apparente… Regarde là-bas, vieux sage, je viens de faire accrocher ton œuvre à côté de la boucherie que tu as si bien su rendre vivante sous tes pinceaux ! Ton séjour va bientôt s’achever. Il ne te reste à peindre que le troisième volet du triptyque ! Avec la vie sauvage que nous menons, les artistes se font plutôt rares, ici. À ta place, certains éprouveraient du dégoût et je te vois affairé, besogneux, attentif à la tâche. J’ai de l’estime pour toi, presque de l’affection, même...

Lescaut se taisait une fois de plus. Son œuvre le dégoûtait. Les deux toiles, exposées sur l’un des murs de la salle des chevaliers, précisaient la monstruosité du commanditaire, sa propre lâcheté aussi. Lambsheim semblait apprécier l’étrange relation qui le liait désormais au vieux peintre. D’un simple regard, il le toisait, évaluait ses velléités de résistance, jugeait sa capacité au refus. Il le savait prêt à la rébellion sans trop comprendre ce que recouvrait ce mot.

Mey était le maître, le maître de ceux que le malheur distribué assemblait, pour la mort et le couvert. Le peintre pensa alors qu’il venait de travailler pour le diable et celui qu’il prenait sans détour pour Satan glorifia son talent avant d’annoncer ce qu’il venait de décider :

– Demain, tu feras le dernier tableau et après, nous serons quittes ! Tu pourras redescendre dans la plaine, raconter à qui veut l’entendre que je ne suis qu’un monstre, prêt à dévorer les plus innocents, s'ils s'en trouvent !

Lescaut ne savait que penser. En lui-même, il reconnaissait sa satisfaction d’avoir osé grimper jusqu’à la forteresse reculée, de s’y être fait ouvrir la porte, de s’être livré, seul, à une clique de brigands qui rançonnait le pays alsacien depuis des mois.

Il se disait aussi que la mort n’était rien d’autre qu’une représentation mythifiée de la peur. L’important restait la trace, la mémoire d’une époque, et son rôle était de montrer, de délivrer un témoignage. Il n’aimait pas les bourgeois des villes, détestait les paysans trop serviles et son séjour au Haut-Koenigsbourg avait répondu au seul désir de côtoyer la puissance. Le vieux peintre hésitait. Le dernier tableau le préoccupait.

La prisonnière était debout, immobile, attendant le bon vouloir du peintre. Malgré sa captivité, elle était belle, arrogante.

Tressés en longue natte, ses cheveux blonds laissaient ses traits réguliers resplendir. Lescaut la regardait, la détaillait. Il ignorait qui elle était, d’où elle venait et en quoi elle pouvait être utile au maître des lieux.

La femme avait plus d’une trentaine d’années et son regard méprisant semblait limpide. L'homme déjà vieux qui lui faisait face n’était qu’un valet obéissant, une larve au service d’un misérable, un artiste vendu aux puissants, comme tant d’autres.

Téméraire, elle l’apostropha. Lescaut sentit alors qu’il avait peur de cette femme inconnue. Il la sentait capable de tout, malgré l'évidente incapacité à agir à sa guise. Elle était si belle dans la robe verte que les brigands lui avaient demandé de revêtir !

Ils l’avaient ensuite légèrement malmenée, déchirant le haut du corsage, laissant apparaître son sein droit, un peu trop bien dessiné par le Grand Architecte, se dit Lescaut, jouant d’ironie, plus lâche que jamais.

Ses yeux cueillaient en douce le regard méprisant de la jeune femme puis ils s’arrêtèrent soudain sur le sein offert. Sans relâche, ses yeux faisaient le somptueux voyage pour se poser enfin sur son ouvrage, le tableau à finir, un fusain à la main.

À gros traits, la gracieuse silhouette se recomposa sous le crayon du peintre, les courbes de ses hanches, le tracé d’une poitrine opulente, la longueur des jambes que le vêtement masquait encore en les laissant deviner. Derrière Lescaut, plusieurs soudards sans âge étaient venus le regarder travailler, admirer la jeune femme, surtout.

Elle était l’épouse d’un seigneur que leur chef voulait neutraliser mais elle résistait, les toisait, se refusait à baisser garde. Leur Seigneur voulait son époux à genoux, prêt à trahir ses amis pour sauver celle qu'il aimait.

Le peintre ne croyait pas à ce genre de négoce et imaginait, malgré son courage, cette femme perdue d'avance. Il aurait souhaité intervenir, mais il ne savait rien faire d’autre que de lui ravir les formes de son corps, l’ovale de son visage, l’intensité d'un regard qui avouait le maudire davantage encore, au fur et à mesure que le travail avançait.

Le vieil homme aurait aimé lui parler, mais ses mots s’étouffaient dans sa gorge, effrayé par avance du jugement qu’il devinait. Il n’était qu’un artiste, un laquais au service d’un puissant. Il se disait qu’il aurait pu aimer cette femme. Qu’il la désirait. Qu’il aurait pu l'aider à fuir.

Il la savait condamnée, prisonnière de sa destinée. Il préférait peindre la belle captive que de croquer l’image sans relief d’un prélat ventru posant devant une splendide abbaye, ou celle d’un courtisan rampant sans convenance. Lescaut travaillait simplement pour les autres, ceux des siècles à venir et s’en félicitait.

Je voudrais pouvoir oser quelque chose pour vous, Madame… Ma toile sera bientôt achevée et vous allez rejoindre la pièce haute où vous serez cruellement enfermée. Vous êtes gracieuse et vous méritez sans doute un autre sort que celui d’être emmurée à vie ou d'être jetée au pied d'un sinistre donjon, si les négociations tant souhaitées n’aboutissent…

Le vieil homme pouvait être fier de son dernier tableau. La jeune femme y resplendissait et le peintre appréciait son refus d’admettre sa défaite. Il savait qu’un jour elle se sauverait de là après avoir tué ses gardiens.

Seulement, il s’imaginait que personne ne voudrait la croire, parmi les siens. Que son époux dirait qu’elle l'avait trompé.

Qu’elle mériterait la mort et que pour y échapper, elle reviendrait au château, implorant ses geôliers d'être de nouveau enfermée, à l’abri de ses peurs et des tristes coutumes du temps.

Lescaut s’insurgea, trouva cette pensée ignoble.

Il se disait qu’elle était trop belle sur sa toile pour être une femme honnête tout bêtement malheureuse, que tout allait être de sa faute et que cette peinture trop parfaite allait la précipiter sans égard vers un destin tragique.

Les spectacles les plus odieux du monde ne devraient jamais être immortalisé et le vieil artiste savait que ses pinceaux allaient désormais être inutiles.

Peu à peu son talent tarirait, mais qu'importait l'art, au fond, s'il verrouillait les autres dans leur carapace… Lescaut ne pourrait plus jamais se satisfaire d'un regard insurgé, de la fragilité des victimes, malgré leur résistance, pour tenter de s'en aller simplement vers autrui, désarmé…

 

ALAIN BELLET