Textes inédits ou nouvelles littéraires déjà publiées

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Clins d'Oeil à la nouvelle

Confidences © Éditions Le Castor Astral

" Tu connais la Nouvelle ! " est une association de la Région Centre qui organise chaque année un concours de nouvelles littéraires tout public et au sein des collèges et des lycées de la région Centre et depuis deux ans auprès des apprentis des Centres d'Apprentissage de la région. Dans chaque classe concernée, des écrivains rencontrent les jeunes et deviennent leur parrain ou leur marraine sur le chemin des mots et de l'imaginaire... Les textes lauréats sont publiés ainsi que les nouvelles commandées sur le même thème aux écrivains complices de l'action...


CADET-ROUSSELLE Récit d'Alain Bellet

Je n'aurais pu imaginer tenir des discours véhéments sur l'accélération du temps qui passe et vous terrasse volontiers, sans justement prendre le temps de le voir défiler ! Je m'interrogeais toujours sur ce que les humains conservaient des années évaporées, souvent triste de constater l'érosion de leurs mémoires, de leurs jeux sélectifs plutôt, qu'elles exerçaient pour oublier ratés et fêlures, avanies et mauvais souvenirs. Au cours de ma vie, combien de compagnons m'avaient conseillé « Regarde devant toi, Michel ! La vie avance et moissonne sans égard le Passé... »Étais-je un passéiste ? Cultivais-je une forme rare d'une bien terrassante nostalgie ?

Je conservais mes doutes, archivais les hésitations accumulées, me remémorais volontiers l'innommable avec une curieuse application...

Longtemps, je m'étais tu sur mes blessures intimes. Trop longtemps, je m'étais tenu à l'écart des confidences et puis un jour, sans vraiment l'avoir décidé, je m'étais vautré dans le dire sans pudeur, l'écrire sans garde-fou, le souligné de près, pour mieux exacerber des choses trop sensibles, par trop délicates.

Comme un exhibitionniste harcelant les passants, l'imperméable ouvert sur une dérisoire nudité, j'avais raconté mon histoire sans faux-semblant, sans précaution non plus. Loin d'en être soulagé, je pensais que j'aurais pu dire encore. L'idée d'un bilan de vie me rognait l'esprit depuis quelques semaines et légèrement éprouvé par l'impossible exercice, je m'appliquais avec malice à en parler sans cesse. A des femmes de hasard, précisément. N'est-il pas plus facile d'encombrer des oreilles inconnues qui se tendent, sans enjeu ?

« Oui, ça passe vite, la vie... Parfois j'ai même l'impression qu'elle accélère son évidente course... » répétais-je sans me lasser aux humains qui me faisaient face dans un train anonyme, un avion rempli d'hommes d'affaires, les têtes truffées d'Euros et de calculs terrestres. Évidemment, je savais bien que je ne cultivais guère d'originalité avec cette confidence. Gênés, les voyageurs interpellés murmuraient trois mots inaudibles et me laissaient soliloquer à souhait sur ce foutu présent impalpable, défilant à grande vitesse.

 

Je disais me vivre comme un pauvre automne balbutiant, un étrange camaïeu climatique, une terre déjà froide où des bouffées de chaleur déferlent encore à l'improviste. Le regard absent, je pensais pourtant que la marche des saisons me plaisait toujours autant. Secrètement, je me sentais semblable à un été revêche qui refuse de disparaître et laisser place nette pour la grande saga des mortes feuilles. Parfois, j'osais aborder les gens au hasard et les entretenais volontiers d'un devenir commun et sans mystère. Et en marge d'un jeu social que je supportais de moins en moins, je ne pouvais cesser de ressasser l'histoire subie, d'en rechercher les causes, d'en retracer la geste de pleins et de déliés, de vides et de creux, au loisir appuyé de l'exigence du récit.

Mes parents morts lorsque j'avais vingt ans s'imposaient alors dans la conversation la plus anodine. Morts depuis longtemps, enterrés, enfouis. Et si leurs squelettes souffraient peut-être en terre humide quelque part dans un profond Sud-Ouest, mes mots avaient peu à peu pris de la chair, du volume, de l'énergie.

La femme aux yeux bleu appuyé qu'elle tenait d'un grand-père ancien nazi réfugié au Brésil, m'avait questionné sur ma vie, tournant machinalement sa cuillère plongée dans un thé déjà tiède. Me trouvait-elle inquiétant ? « Non, charmant, plutôt ! » avait-elle choisi de répondre, évitant d'être submergée de plus amples confidences.

Quelques jours plus tard, la belle Brésilienne en retraite de paillettes et de Lambada sucrée inter-continentale qui l'avait nourrie un temps, avait paradé avec force gestes à la terrasse d'un café voulu philosophique, maquillant assez joliment l'austère façade de la Banque de France. Comme pour laver les grisailles ambiantes, il pleuvait sur Paris ce jour-là, et l'averse improvisée avait su nous imposer le rythme doucereux des récits intimes. Une gamberge existentielle aussi.

- Vous écrivez, alors ?

- Après une existence avalée bien vite, je me rappelle finalement de peu de choses... Je suis devenu de plume, c'est-à-dire d'une légèreté absolue, une nature désincarnée où les mots prennent désormais le pas sur le réel de ma vie... Et l'écriture, vous savez, ce n'est pas que des livres publiés... Elle n'est pas réductible à de pauvres contrats d'auteur ! J'essaye bien parfois de me frotter à l'exigence des banalités terrestres mais je n'arrive jamais à rester là où les autres m'attendent...

- Et alors ? Dites-moi... avait-elle osé.

- Alors ? Je donne le plus souvent le change, joue le rôle attendu du recul, de l'utile, de l'inséré social qui pactise avec tous les diables d'une société civile largement parkinsonienne, dont je me moque, au fond... Le monde va son chemin sans les hommes et les femmes de coeur, c'est une machinerie bien huilée où les êtres sensibles n'ont plus guère de place... Ai-je tort ?

Le beau visage rieur m'avait quitté trop rapidement et j'avais rejoint ma tanière pour d'évidentes retrouvailles avec moi-même. Je me trouvais là, c'est-à-dire dans l'ailleurs de ma tête, brossant un compte de fortune, les pertes et profits confondus d'une existence passée au pas de charge. Dans le silence d'un bureau éternellement en chantier, des phrases-couperets et pertinentes me tenaient souvent compagnie. « Rousselle, vous vous plaignez toujours de tout et de rien, et face aux avenirs radieux des optimistes de passage, rencontrés par erreur, vous haussez machinalement les épaules et vous vous éloignez soudain, comme un vieillard précoce qui ne veut plus déranger... » avait-elle ajouté un matin d'avril.

 

Il y avait les mots, il y avait la vie remuante. Parfois, d'audacieux croisements me permettaient de survivre. Depuis presque dix ans, j'avais tenté d'écrire et quelques livres signés de mon nom peuplaient un joli bout d'étagère en désordre. « Pas de quoi faire une oeuvre ! » pensais-je souvent, les yeux rivés sur les tranches jaunies d'ouvrages accumulés pour le dire, le sentir et le couvert, du moins, j'aimais plaisanter avec une geste de vie calligraphiée, ébauchée malgré moi. « Vous écrivez quoi ? » me demandait-on parfois, avec la condescendance feutrée que l'on devine sans peine. Ce n'était ni punition, ni promotion... « De tout ! Et dans tous les domaines... Juste une manière prosaïque de respirer ! » répondais-je alors, sans détour calculé.

Les mois et les jours défilaient de plus en plus vite, du moins, j'en étais convaincu à cette époque, comme la cible d'un prisme dorénavant rétréci.

Et ce n'était pas faute d'avoir parlé.

Ce n'était pas faute de m'être livré. Oui, la vie filait. Se défilait plutôt, et une sacrée collection de plusieurs centaines de visages squattait encore mon esprit. Je croyais avoir dit l'essentiel, un résumé de moi-même qui conjuguait résolument le doute au pluriel.

Pire, pour l'étrangère avide de rencontre fredonnant une vieille samba en me regardant, je m'étais répété : « Un condensé de vie pour des passages à l'acte futuristes, ébauchés, fantasmés. Mais rien ne semble jamais acquis, rien ne se dessine durablement, au Panthéon des certitudes malhabiles. Aucun geste, pas un signe de certitude...»

Je m'étais affiché, dévoilé, dénudé.

J'avais arboré les insignes du deuil, jeté quelques mots dans la bataille, demandé le silence, vociféré de près. Je croyais qu'ils m'avaient écouté, compris. J'avais tout balancé sur papier mat et couché, l'assassinat de mon père, tué par une femme aimante et dérangée, cette mère fin prête pour son propre suicide... J'avais déboulonné les bronzes, défroqué les certitudes, malmené les rêves paisibles, regardé l'Otan bombarder des peuples entiers avec le sourire. Celui qui se joue de la rationalité des bien-pensants, de la satisfaction des trop-nourris, maquillant de dents presque blanches une noirceur interne, un abîme effrayant de questions laissées sans réponse.

« Rousselle, vous croyez encore aux soubresauts des coeurs, aux remises à l'heure des âmes ? Tout ce qui différencie, pour vous, l'homme du bétail, sans doute...? Votre fugace espérance vadrouille dans les non-sens, mon ami... C'est un bredouillement des consciences, vautrées dans un paysage trop froid ! » avait-elle professé un jour en vidant un second verre d'Alsace, le regard planté sur l'Opéra-Bastille où elle avait dansé quelques années auparavant..

J'avais dit, je croyais, je pensais, mais hélas, la confidence avait tournoyé dans le vide, s'affalant au seuil de surdité des oreilles réputées jusque là attentives. J'avais alors cinquante ans ou presque et les regards portés sur moi me terrifiaient.

- Vous avez dit ? avait-elle murmuré.

- Vous vous faites du mal, avait-elle ajouté.

Toujours branchés sur d'infernales rationalités, les hommes bâillaient ou bafouillaient. Seules les femmes effleuraient l'essentiel. Je lui avais répondu sans réfléchir :

- La mort est une épreuve, un passage obligé, une sinistre marelle où simplement terre et ciel vous regardent passer... J'avais cru avoir pansé mes plaies, apaisé ma douleur dans le dire. Confidences de papier à la place du cri, vélin bien veule pour oser l'apaisement... Depuis, j'ai jalousé les parents des autres et n'ai jamais supporté que mes amis négligent leurs Vieux, au nom d'une vie tourbillonnante, d'un démon de jeunesse qui s'évapore en quelques lunes...

C'était dit. C'était écrit.

- Mais vous savez, n'ont pas ressuscité pour autant, les deux autres ! Si je vous disais l'âge du capitaine, vous trouveriez celui des disparus...

Je m'amusais au cycle infernal des répétitions. Je croyais avoir tout dit, tout écrit, mais je me trompais. Je pensais à mon frère aine devenu grand-père, me souciais parfois d'une benjamine que je ne voyais guère. Cadet-Rousselle sans maison, sans enfant, ni famille, je me plaisais à revisiter la jolie comptine des belles Merveilleuses du Directoire. Et j'en voulais toujours au Temps, à cette course à la mort qui concerne maintenant nombre de mes proches. J'avais exorcisé la disparition, du moins le croyais-je, alors.

Maintenant le vieil ordre du jour s'impose. La mort, le temps, la vie qui dérive sans crier garde... Je me souviens des beaux yeux lambadesques qui me questionnaient.

- Aujourd'hui, j'ai l'âge du drame et même davantage.... Plus vieux que ma mère, sacrée voltige ! Égal au père, un doux vertige, non ? Vous ne trouvez-pas, Rebecca ?

Je rabâchais. Redessinais les moutons du temps, faute de pouvoir les compter et criais à l'aide depuis plus de trente années. A qui, à quoi, la fragilité auditive d'un Prochain recèle toujours bien des mystères.

Je croyais avoir tout dit et le fil du temps se peuplait de visages et de rires. Le temps à dire se flattait des disponibilités rencontrées. Il se jouait des rêves éveillés, des douceurs éphémères et me regardait passer avec l'ironie des suicidaires. Oui, le temps se jouait de moi, balisait la distance parcourue, effaçait les repères.

Au fil des années, j'étais devenu moi-même ce temps qui passe, j'étais devenu lui et le sillon s'approfondissait. Les deuils d'hier s'imposaient toujours, malgré la vie, malgré l'amour ou l'éclat de rire que je recueillais avec émoi pour un musée intime. Les regards croisés dans des rues de hasard prenaient toute leur place au pavillon des secrets bien gardés. J'étais alors plus vieux que Jeanne, ma mère, et sans le vouloir, j'allais bien finir par rattraper l'âge de mon père. « Vous comprenez, Rebecca, plus âgé que ma mère à sa mort ou l'inconfort magique des dés pipés... » avais-je murmuré, en m'excusant par avance de devoir insister.

Je voulais distancer ce passé dépassé mais n'y parvenais pas. J'écrivais toujours mais évitais la gravité d'un nombrilisme trop inquisiteur. Je voyageais alors dans l'Histoire des femmes et des hommes pour mieux m'y inscrire à l'Imparfait facile des vieilles rengaines oubliées. Les rides et les poils gris me négligeaient, pourtant. Alors, lassé de mes propres incantations, usé d'un perpétuel discours, je décidai enfin de me taire, de me laisser porter par une valse de jours à venir que je préférais ne pas définir. Je repensais souvent à la danseuse Brésilienne, voltigeant dans ses multiples projets de spectacles. J'imaginais une autre femme en chasse d'esthétique dans les rues de la ville, écoutais le rire sonore d'une troisième, ravie d'une banale lecture.

Des enfants jouaient dans l'avenue où je traînais mes pas désabusés et leur souris soudain. Je les voyais enfin sans ombre menaçante derrière eux. Des mots, des joies, des éclats de rire décidaient simplement du reste de temps à vivre. Je me savais guéri.

« Vous êtes toujours lyrique, Michel ? Alors, c'est vrai, Rousselle ne veut plus fossoyer le présent, au nom évanescent de l'Hier, d'un présent plus épanoui et d'un futur encore disponible.... C'est bien vrai ? » vient-elle de dire, au téléphone, en me souhaitant mille bonheurs pour mes soixante-dix ans. Elle ne danse plus mais elle ne sait toujours pas tenir sa langue. Elle ne danse plus, court toujours la planète en multiples quêtes existentielles, sachant bien que je lui dois cette douce sérénité grâce à laquelle je me suis mis à de nouveau écrire à présent pour ne rien oublier. Regardant alors un couple d'amoureux enlacés sur les bords du canal Saint-Martin, je pars en courant à toutes jambes et me mets à chanter à tue-tête comme un gamin d'autrefois :

- Cadet-Rousselle a cinquante ans !

Cadet-Rousselle a cinquante ans

qui n'ont ni peur, ni tourments

qui n'ont ni peur, ni tourments

C'est pour flatter les demoiselles

qu'il prend son temps, Cadet-Rousselle

Ah, ah... Ah oui, vraiment,

Cadet-Rousselle a cinquante ans....

La naïve mélodie me porte. Ma voix me surprend. Je me dis que l'heure est celle des apéros. Que le printemps revient. Que ma compagne va bientôt rentrer de l'étranger et que pour une fois, la gravité peut bien se lamenter sans moi.

Elle a le temps pour elle, et moi, je ne l'ai plus....

Alain Bellet, avril 99

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