L'écriture inventée ?

Une indispensable respiration à faire partager !

Et si l'écriture inventée, dont certains se gargarisent du bout des phalanges, était tout simplement la vie, le rapport au monde, l'éveil culturel ? Soi, l'autre, votre voisin, confrontés au sensible, à l'imaginaire, à la recomposition littéraire d'un réel étouffant ?

Pour une fois, les pédagogues en vacances se la jouent sérieuse ! Mais pardon, Messieurs, l'enseignement et la découverte de la langue française n'est pas l'apanage des seuls enseignants. Cela concerne les citoyens, tristes de constater que les métalangages des années qui s'ouvrent (des Vas-y banlieusards à l'Économiquement Correct des énarques relayés par le pauvre parler médiatiqueŠ) nous grignotent de plus en plus l'échine et l'intelligence.

La littérature n'est pas qu'une vieille relique embaumée, un héritage public, capté par une poignée de spécialistes ! Elle est aussi un champ d'expérimentation, un lieu d'éclosion où le présent des mots ne saurait être réduit à de ridicules considérants, attachés à la réforme des notationsŠ Désolé, pour moi ce n'est plus la critique besogneuse des sacro-saints auteurs disparus, disséqués et fragmentés à l'envi, qui donne la passion de la littérature et le goût de lire, mais une pratique personnelle, une ébauche de passage à l'acte, une implication réelle. Elle est une sente sinueuse où s'acquiert une autonomie, un sens critique et cette impertinence intellectuelle qui semble, hélas, disparaître, trop souvent combattue par nos doctes mentors.

Combien de jeunes et d'enfants se sont réconciliés avec la langue et la littérature, grâce à une simple rencontre avec un auteur de chair et de sang, un écrivain vivant descendant dans la mêlée des vies ordinaires, pour présenter ses propres histoires inventées avant de convier les élèves à prendre place autour de l'établi, pour un voyage initiatique dans l'arrière-cuisine de la littératureŠ Là où elle se fabrique, avec émotion, sans thème, sans sujet imposé, sans manipulation scolaireŠ

D'un côté, il y aurait la Grande ‘uvre, maîtrisée et solitaire, prestigieuse et quasi-éternelle, le Nirvana de l'Auteur intemporel, et de l'autre, des pratiques presque honteuses, alimentaires, bâclées, épuisantes. Si l'auteur créé par essence, parfois, il bat la campagne et court la ville, de groupes en groupes, de classes en classes, pour animer, dit-on à tort, des groupes d'écriture, diriger des travaux de fictions collectives, jeter en pâture sans gloriole le B.Aba du romanesque à qui veut bien s'en saisir...

L'écrit inventé ne peut jamais être conduit par des gens extérieurs " au bâtiment " et c'est sans doute pour cela que certains assassinent volontiers les pratiques où se mêlent volontiers oxygène et liberté !

Depuis une dizaine d'années, une aspiration à de nouvelles pratiques d'écrivain s'est largement développée. Sans mission précise et plutôt au jugé, ces évangélistes de la plume se trouvent investis d'une mission de sauvegarde de la lecture, de conscientisation, de développement de la maîtrise de la langue, dans une jolie logique de cailloux à poser pour de nouveaux petits Poucets, attentifs au sens des choses...

Des chantiers de création littéraires conduits par des écrivains fleurissent dans les écoles, les collèges, les quartiers dits sensibles, les prisons, les hôpitaux... Ces pratiques concrètes redéfinissent la place de l'écrivain dans la société, le désacralisent et proposent ainsi d'autres rapports à la lecture, à l'approche de la littérature, qu'une accumulation de savoirs un peu rigides. La densité, la musicalité d'un texte, la fragilité d'une ¦uvre donnée à entendre, redistribuent les savoir-faire, gomment les rôles institués.

Tous ces auteurs vont à la rencontre des publics en qualité d'écrivain et non au titre d'un vague statut bâtard d'animateur social bis ou de double prof des mots ! Depuis longtemps, la Sorbonne et la rue du Bac ne sont plus les seuls espaces de l'écrit littéraire et aujourd'hui, la question d'une pratique d'écriture amateur accompagnée, celle, d'une reconnaissance, sont à l'ordre du jour.

Si l'écriture littéraire constitue un jeu complexe de navettes, entre les autres et soi-même, entre le monde tel qu'il se montre à voir et une intériorité toujours mutante, éternellement en devenir, personne n'apprend réellement à écrire. On s'y jette, comme un besoin d'air pur, une volonté de sauvegarde, un espace à gagner sur le rationnel, un lieu de retrouvailles avec sa propre histoire, en quête d'humanité. L'écriture offre alors un dépassement de fractures, de non-choix accumulés avec le temps. Écrire avec autrui, c'est participer à un ensemble d'actions culturelles plantées sur le champ littéraire d'une ville, d'une zone géographique. C'est aussi accepter une authentique confrontation aux réalités sociales, aux vraies questions de l'heure, des hommes, des femmes, des enfants.

Accompagner les jeunes dans l'écriture, leur en donner l'envie, en reconnaissant l'existence et la valeur de leur propre imaginaire, consiste à jouer les passeurs permissifs, à poser sur le réel un regard sans complaisance ni tricherie. Partage et confiance s'imposent alors. Ce faisant, le travail de l'auteur va s'en trouver grandi, parce que confronté à toutes ces richesses et complexités enfouies qu'il va aider à révéler, autoriser enfin à exister.

Et s'il faut affirmer un simple credo dans l'univers des mots, ce serait sans doute de toujours permettre le retour à l'humain, de proposer une ouverture au monde, de se tenir debout, face à l'adversité la plus insidieuse, ne serait-ce que celle des habitudes et de la rigidité pédagogiqueŠ.

A.B. 19 avril 2001

 

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