Alain Bellet
La littérature contre l'oubli

L'auteur de Fausse Commune, que l'Humanité publie cet été en feuilleton, est un passionné de l'histoire des humbles. Rencontre en Cévennes.


« Drapeau rouge à la main, l'homme, avec son physique et sa voix, n'aurait pas fait tache sur une barricade de communards. Mais on ne refait pas l'histoire. Celle d'Alain Bellet est de toute façon assez riche. Pensez, naître au beau milieu du XXe siècle, un 14 juillet, non loin de la Bastille, pour vivre ensuite une moitié de l'année près de République et l'autre, dans une maison de camisard, aux confins de la Lozère et du Gard ! Il n'empêche, depuis que l'écriture est son quotidien, cet ancien directeur de maison de jeunesse et de la culture ferraille avec l'histoire, la grande, la vraie. Non pas celle des livres en papier glacé et des commentaires aseptisés qui vous expédient en quelques lignes, entre autres, une révolte, que dis-je, une révolution majeure du XIXe siècle. " Non, insiste l'auteur, je me passionne pour l'histoire des humbles, des petits. Des SDF aujourd'hui, que je côtoie lors d'ateliers d'écriture, des communards hier, des camisards avant-hier. Et, demain, je voudrais écrire sur la vie quotidienne des Touaregs dans le Sahara. " Il achève, de plus, un ouvrage sur la dernière cokerie de Drocourt (Pas-de-Calais), tandis qu'en novembre, les petits enfants des mineurs de Rouvroy, non loin de là, verront leurs pensées écrites noir sur blanc.

Alain Bellet aime donc évoquer dans ses livres " ces événements qu'on a mis sous la table " et qu'on tente d'effacer de nos mémoires collectives. Les curieux s'apercevront qu'il s'agit toujours des (rares) moments où les peuples ont pris leur destin en main. La Commune, à peine cent quarante ans derrière nous - une paille -, fait partie de ceux-là, et pour cause ! De mars à mai 1871, la République sociale est proclamée par le petit peuple de Paris. Elle sera réprimée dans le sang par l'ignoble Thiers, l'armée de Versailles tuant ou fusillant 30 000 Parisiens pour reprendre la ville. " Paris, souligne l'écrivain, ressemblait, après la Semaine sanglante, à Sarajevo ou Bagdad. Il existe des photos. " Qu'en reste-t-il aujourd'hui dans nos livres d'histoire ? Rien ou si peu, tant est déformée la vérité d'hier par nos mensonges d'aujourd'hui. Ainsi Jules Ferry est porté au pinacle depuis ce printemps social, lui qui fit pourtant partie du gouvernement versaillais. Alors Bellet prend sa plume et s'en prend, comme l'un de ses personnages, " aux fossoyeurs de la mémoire ". Non comme un soldat aux ordres d'un passéisme de pacotille ou du parti de la nostalgie, mais bien comme un écrivain engagé " dans la vie de la cité ". Ce travail de mémoire a débuté en 1996, lorsqu'il avait abordé la question dans le Gamin des barricades, paru chez Milan. Il y revient cette année avec Fausse Commune annoncé le 22 octobre prochain aux éditions Le Passage (collection " Polarchives ").

Un véritable roman. Une véritable intrigue bâtie à partir de ce qu'il nomme lui-même " les poupées russes de l'histoire ". Quatre meurtres dans Paris, quatre noms qui vous renvoient à la Commune, un SDF toujours abonné à la lutte des classes, un écrivain qui se balade avec les fantômes de Paris, une jeune historienne qui redécouvre son histoire, un flic à l'opposé de Sarkozy. Pas la peine d'en dire plus. Vous le lirez cet été dans l'Humanité. Alain Bellet vous transporte à coups de flashs dans le temps sans jamais arrêter de parler du présent, de votre présent. On appréciera notamment quelques fulgurances bien amenées, style : " C'est dans les bars, à l'heure du laitier, qu'on devrait installer les urnes. " Surtout, comme il l'avait déjà superbement ébauché dans le bel ouvrage réalisé avec sa compagne photographe, Patricia Baud, Paris, capitale des arts et des révoltes (Alfil), Bellet nous fait découvrir Paris. Oui, le " vrai " Paris qui, bien que caché par les architectes de l'ordre, refoule son passé populaire à chaque coin de rue.

Fausse Commune est un livre bien dans l'air du temps où se mêlent désillusion et colère. Noir, c'est noir ? Mais il y a toujours un peu d'espoir. " Si j'écrivais ce livre aujourd'hui, il serait assurément truffé de banderoles sur les retraites ou les intermittents du spectacle. Je l'ai écrit il y a un an et demi. Alors, c'est vrai, il reflète mon pessimisme de l'époque. " D'ailleurs, la fin du roman est tout sauf un happy end. Foutre en l'air le système ? Plutôt deux fois qu'une ! Un revolver, seize balles, seize cibles pour venger " les défaites populaires " et faire le ménage en zigouillant quelques gros bonnets ? Trop facile, on le sait depuis belle lurette. Alain Bellet sourit et assume. Tout en sachant pertinemment que l'arme la plus dangereuse pour les puissants reste, hier, aujourd'hui, comme demain, ce bon vieux peuple. »

 

Laurent Flandre

Montpellier, correspondant régional.

L'Humanité du 12 juillet 2003

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