L'emballage sécuritaire

 

Le monde serait propre sans l'insécurité, nous rabâche-t-on à longueur de discours préélectoraux et tout est bon pour courtiser l'inquiet, flatter le pessimiste, rassurer le laïc convaincu ou le croyant nostalgique. À chacun son programme ses cohortes de mesures protectrices, sa prêche enveloppante, si dérisoire. La pauvre police est renforcée, la justice injustement soupçonnée de laxisme, la présomption d'innocence fortement remise en question. Hélas, hélas, terrorisme et délinquance gâchent nos jolis paysages de sucreries démocratiques. Dans une belle confusion, dirigeants et médias exhortent à la croisade des honnêtes gens. Chut, Julien Dray enquête dans les commissariats. Il a forci, le député de l'Essonne, la cantine du Palais-Bourbon, sans douteŠ Des lois nouvelles au fonctionnaire désuet chargé de l'exécution, l'arsenal se prépare. Les policiers affichent leurs misères, les pandores en képi sanglotent d'un désespoir existentiel endémique et le délinquant lambda devient la cible affichée de toutes les préoccupations politiciennes. Au pays des libertés, la manie liberticide moissonne sans compter les têtes échaudées par les échéances du printemps prochain. Après les distributions de sucettes, la trique. Lorsqu'un régime se barde de fer, c'est avant tout sa fragilité que l'on soigne avec des remèdes de cheval. Lorsqu'une société désigne d'une seule voix un ennemi intérieur, c'est qu'un malaise plus profond encore que le mal annoncé la grignote sans retenue. Les écarts se creusent, la paupérisation de la banlieue des villes grignote les c¦urs et les frigos, les promesses électorales nous la jouent enchanteresses, les putes.

De quoi s'agit-il en fait ? D'une mutation sociale, ethnique et culturelle, non maîtrisée depuis des décennies, aux portes des centres villes où le miroir d'une richesse éhontée, brandie à tous instants par l'image télévisuelle, semble le seul credo, l'unique promesse intenable faite aux masses sans culture. La solution, Jeannot, c'est la rédemption du loto, la déferlante de la Française des Jeux, gratte, gratte, et paye, on te dit, Tu veux des millions, tu veux être star, Coco ? Les requins de l'image te promettent la lune. Regarde nous, et bave donc ! Regarde les, comme ils sont beaux !

Le star-system et le tout médiatique constituent, en creux, l'indéniable moteur de l'entrée en délinquance. Je le vaux bien aussi, non ? Ils accentuent le manque, étalent les écarts de niveau de vie, placent la possession matérielle et le confort de l'argent si facile au pinacle des valeurs éternelles. Qui le mérite ? Qui ne le mérite pas ? Les belles marchandises cathodiques ouvrent un terrible appétit à celui qui manque. Travailler ? Ils travaillent, eux ? Du ballon à la frime, des risettes décolorées aux présentateurs aux ratiches de vampires, non, ils s'amusent et ils sont riches. Comprends !

À l'heure du passage à l'Euro, cette tendance mortifère se renforce. L'Europe ébauchée depuis quelques années reste celle de l'économique, de la déréglementation, de la suprématie débridée du commerce et de la libre concurrence. Le Grand marché piétine à l'envi les acquis sociaux, les défenses légitimes, les espérances obsolètes de lendemains meilleurs. Demain, c'est l'Euro. C'est tout. À la casse, l'espérance.

Contre l'angoisse d'un fossé encore plus démesuré entre les pauvres et les riches, certains vocalisent volontiers et brandissent les ors désuets de la République comme ultimes recours. D'autres pérorent pour tenter - le croient-ils, - d'insuffler davantage de social dans un cadre qui n'a aucun respect des hommes et des femmes, de leurs difficultés, de leurs égarements. De gauche ou de droite, les laquais du Marché sont condamnés à en garder les portes, à sécuriser, à policer, à exclure. Pourtant, ne font-il pas tout ce qu'ils peuvent, les pauvres bougres !

L'Europe n'est pas là pour donner du travail, pour éduquer l'enfance et la jeunesse, elle n'existe que pour l'enrichissement d'une minorité infime et pour contrôler, à la sournoise, la majorité des populations. Alors, les banlieues, les quartiers sensibles, les zones dangereuses, font taches, n'est-ce pas ? Elles constituent autant de risques pouvant gripper le bel édifice. Nos apprentis rois soleil s ne rêvent que d'éradiquer les nouvelles cours des miracles mais aucun héritier de Nicolas de La Reynie ne candidate pour le ministère introuvable de l'extériorité de l'intérieur, tu sais, le grand ministère européen des exclus, l'hôpital général du troisième millénaire.

Plus sérieusement, la question posée me semble être celle de l'exemplarité. Revenir à ce qui est donné en exemple. La réussite, les paillettes, la joie des marques, la débauche économique, la vie facileŠ Le pire, reste l'entreprise d'abêtissement généralisée qui va de pair avec l'étalage de moyens monstrueux.

Lutter contre la délinquance, c'est casser la modélisation du bonheur de l'argent, l'héroïsme des casseurs d'entreprises affiché sans vergogne, la saga des faiseurs d'empires, la marche héroïque des coteries de stars trop liftées qui salonardent à profusion sur les écrans. Ils ont tout essayé. Oui, même le pire.

Comment s'étonner alors d'une recrudescence de la délinquance quand l'avenir social de millions de jeunes s'inscrit en négatif d'un positivisme outré de l'enrichissement personnel ?

Comment apprendre la voie du respect des personnes (et accessoirement de leurs biens) à des gens qui n'ont jamais eux-mêmes été respectés ? Comment transmettre d'autres valeurs que celle de l'accaparement des richesses quand celles-ci s'affichent, sans honte aucune, valeur dominante ?

Oui, la République est malade de ses boursicoteurs, de ses publicitaires, de ses personnalités peu ragoûtantes qui se vautrent dans le clinquant, du marketing monstrueux qui incite davantage à l'achat qu'au bien-être, davantage au paraître qu'au sens des choses.

L'heure n'est pas celle des révoltes conscientes, graves, ponctuées d'espérance.

Exit la foi, confient les marchands de tapis. C'est du bricolage, de la survie parallèle, du chacun pour soi, résultant d'une culture de l'individu épanoui que ne saurait ressembler à tous ceux et toutes celles qu'elle rejette, marginalise, bafoue. La violence majeure reste celle de l'exclusion du bal des nantis, ces démocrates de l'illusion qui vendent tout, y compris leur morale manichéenne pour flirter avec nos intentions de vote.

Autrefois, le riche avait le goût du secret, cultivait la dorure de l'intime, évaluait la distance de la porte fermée au museau du rejeté, du mendiant, du plus grand nombre. Aujourd'hui, il se drape dans le succès, légitime sa réussite lors de minables talk-shows où un personnel larbinisé et engraissé à cet effet lui cire les pompes, le travestit en héros positif. On te le montre sans cesse, l'invite, le courtise, le bichonne. Tristes héros de pantomime, amusez-vous, mais la chose serait badine si l'envie n'existait pasŠ La force du loft fut de filmer et d'enrichir des inconnus pour cultiver plus fortement encore l'illusion d'un possible. Applaudis, pauvre nigaud, regarde et bave, applaudis, et tiens-toi correctement tranquille, c'est-à-dire à bonne distance d'une cour de grands, où une atroce petitesse domine.

Alors, vous me direz pour qui voter ? Pour Hachette ou Vivendi ? La Générale des eaux ou la Lyonnaise ? Universal Music s'occupe de tes oreilles, L'Oréal de tes fantasmes, la Commission de Bruxelles des menus autorisés, les messes sportives d'un Zizou ou la belle Loana de tes émotions. Tu vois, tout va bien. Le reste n'est que pauvres leurres, investis chaque soir de leur suffisance parmi les guignols de la déraison. Vous êtes le monde, l'exemple à suivreŠ Mais comment voulez-vous empêcher le voleur de pommes de vous ressembler, Messieurs ?

 

ALAIN BELLET, écrivain

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