Paroles dans la cité

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 Rencontres des Cultures Urbaines de la Grande Halle de La Villette

FORUM RADIOPHONIQUE Des paroles et des mots dans la ville

Nelly Flecher et Gilbert Racina reçoivent à l'antenne des Rencontres :

Pierre Tardif, Catherine Boskowitz, Alain Bellet, Solange Leprado, Yvelys Séraphin, le Groupe Kelt

De la danse, du théâtre, de la musique, des ateliers d'écritures, de la vidéo et des arts graphiques pour les Rencontres des Cultures Urbaines de La Villette ; c'est jusqu'au 9 novembre dans la grande Halle et alentours, on pourra y voir du spectacle, rencontrer des artistes, naviguer sur le Web, se faire une chaise longue, manger, discuter et découvrir. Les Rencontres des Cultures Urbaines, c'est un panorama des formes d'expressions issues de la ville, et pour le débat, un forum quotidien - vous y êtes, bonjour ! - Nous sommes ensemble pour une heure en compagnie de Gilbert Racina et de ses invités, ainsi que du public qui pourra intervenir au grès du déplacement du micro qui aujourd'hui sera donné par Claudine.

Nos invités pour ce forum autour de la parole et de l'écriture dans la ville : Pierre Tardif, co-responsable de la compagnie de rue " Skénée ", vous avez été impliqué dans la ruée vers le livre, un projet culturel de quartier sur Cognac. En synthèse, même s'il est difficile de faire une synthèse de ce projet, l'idée était au travers d'une multiplicité d'interventions vivantes de remettre en question l'immobilisme de l'urbanisme, et de refaire circuler les gens dans la cité. Nous essayerons de comprendre un peu mieux cela tout à l'heure. Solange Leprado, et Yvelys Séraphin, vous êtes membre de l'association " Kelt ", à savoir la compagnie des écrivains de Lorient. Vous avez co-écrit avec Ricardo Montserrat un roman noir " Zone mortuaire ", publié aux éditions Gallimard. Le travail s'est effectué cette fois aussi dans le cadre d'un projet culturel de quartier à Lorient. Vous avez été, je crois, 14 à participer à l'aventure. Alain Bellet, vous avez dirigé cette semaine les ateliers d'écriture de ces rencontres de La Villette en compagnie de Catherine Boskowitz, metteur en scène de la compagnie " ABC ". Vous avez, Catherine, déjà commencé l'expérience la semaine dernière avec Ricardo Montserrat. Votre souhait, c'est de permettre réellement aux gens d'écrire dans le temps, la confiance et l'idée de faire ensemble.

Gilbert Racina : - Catherine Boskowitz bonsoir, aujourd'hui des gens de théâtre, des plasticiens, des compositeurs, s'approprient à leur façon des textes littéraires. Les ateliers d'écriture ne sont plus tout à fait ce qu'ils étaient. Est-ce qu'on peut parler de nouvelles pratiques ?

Catherine Boskowitz : - Elles sont nouvelles à partir du moment où on met un coup de projecteur dessus. Elles sont nouvelles parce qu'on les voit. Maintenant je ne suis pas sûre qu'elles sont si nouvelles que cela, ce sont des pratiques qui de tout temps ont existé. Ecrivain public, cela existe depuis très longtemps. On peut s'apercevoir, depuis à peu près cinq ans, qu'un nombre impressionnant d'écrivains et d'artistes ont envie de se plonger dans le " réel ". Je veux surtout parler du côté du théâtre, plus que de la littérature. C'est vrai qu'il y a dix, douze ans, on était peut-être une dizaine d'artistes, écrivains, metteurs en scène, qui avaient envie de travailler avec les gens. Cela veut dire quoi les gens ? Les gens, ce sont ceux qui habitent à côté de chez nous, dans les quartiers, dans les villes ou les campagnes dans lesquelles nos compagnies de théâtre, nos groupes, travaillent. Maintenant on est 150, 200, peut-être plus. C'est là, je pense, où il faut s'interroger. Il y a deux choses en même temps. Il y a en même temps un désir clair de la part de certains artistes de faire ce travail-là, et de le faire de plus en plus en profondeur. D'autre part, il y a une autre chose qui est un désir des " politiques ", des collectivités locales, de trouver le moyen d'endiguer ce qu'ils ne peuvent pas contrôler.

Gilbert Racina : - Il y a donc des changements institutionnels ?

Catherine Boskowitz : - Bien sur.

Gilbert Racina : - Vous avez déjà fait allusion, dans d'autres occasions, à un livre de Bourdieu, " La misère du monde ".

Catherine Boskowitz : - C'est vrai que c'est un livre de sociologue. C'est l'équipe de Bourdieu qui a fait une série d'interviews que l'on connaît sous le nom de " La misère du monde ". Ce livre, dans le milieu du théâtre, a eu un énorme impact. Là aussi, on peut s'interroger. Tout d'un coup, des metteurs en scène se sont emparés de ces paroles témoignages, qui étaient déjà écrites. Ces metteurs en scène et ces groupes de théâtre n'étaient pas en contact avec les gens qui étaient interviewés par l'équipe de Bourdieu, mais ils ont repris ces témoignages. Souvent, ils les ont mis en scène, ils les ont donnés à voir et à entendre sur les plateaux de théâtre, avec plus ou moins de distance, de retravail d'écriture dessus. Certains l'ont fait, d'autres sont restés avec la parole brute. Ce qui était intéressant, c'est que cela a été un tournant à ce moment là pour les gens de théâtre. C'est à dire que tout d'un coup ce livre débarquait et tout le monde se disait : " Il faut en faire quelque chose, parce que cette parole est vivante, cette parole c'est le réel, c'est le social. Nous, gens de théâtre, nous avons à faire avec ça ". Cela a donc été déterminant. Ensuite sans doute, certains écrivains et metteurs en scène ont continué ce travail là, au-delà du livre de Bourdieu, en voulant s'approcher plus des autres.

Gilbert Racina : - Mais les gens de théâtre n'avaient pas attendu la parution de ce livre. Il y avait déjà des expériences d'appropriation des textes qui étaient différentes. Par exemple, on n'avait plusbesoin de partir d'un texte littéraire pour monter un spectacle de théâtre. Alors pourquoi cette surprise avec Bourdieu ?

Catherine Boskowitz : - Parce que c'était tout d'un coup une parole brute. Tout d'un coup cela paraissait tangible, on pouvait s'en saisir. Je pense que cela correspond à cette envie - je parle encore une fois du théâtre - de se rapprocher du terrain où il pratique. Il est possible, j'en suis même sûre, que dans la vingtaine d'années qui vient de s'écouler, le théâtre se soit écarté du réel. Il s'est écarté des gens, et notamment du public. Il y a donc deux choses qui interviennent. Il y a l'envie de se rapprocher du réel, d'être en frottement avec de la vie ici, dans le paysage français, frottement avec la société. Et en même temps, envie de retrouver un public, c'est à dire d'être en communication avec des gens qui peuvent nous comprendre. Ces deux choses là travaillent d'après moi en même temps.

Gilbert Racina : - Alain Bellet, c'est un peu le problème des écrivains aussi, on peut le transposer.

Alain Bellet : - Je crois qu'on peut le transposer complètement. La littérature dont on parle, celle qui est médiatisée, celle qui se congratule dans les bistros où ont lieu les prix littéraires, est largement en décalage avec le réel, avec la société, avec l'ensemble des gens qui survivent ou essaient de vivre tant bien que mal dans une société qui est difficile. C'est vrai que nombre de bouquins depuis vingt ans, peuvent être catalogués de littérature intimiste, si on veut, nombriliste, mais en tout cas le monde réel n'est pas présent. Dans ce cadre-là, j'ai envie de souligner deux aspects qui vont se rejoindre à un moment donné. L'un qui est l'émergence du roman noir à la française, depuis vingt ans, pour les écrivains eux-mêmes. De fait, on va retrouver la plupart de ces auteurs avec des pratiques sociales sur le champ culturel de l'écriture, avec les groupes dont on va parler, avec les expériences d'ateliers d'écriture dont on va parler après.

Gilbert Racina : - En quelque sorte on ne peut plus reculer aujourd'hui, on est confronté à la nécessité d'un nouveau type d'écriture ?

Alain Bellet : - Oui, je crois qu'on ne peut pas faire marche arrière, d'autant plus que ce qui avait été initié par les auteurs de polars, comme on les appelle, a largement fait tâche d'huile. Bon nombre d'auteurs peu médiatisés, des collections blanches notamment des éditeurs, se frottent eux aussi au réel et ont des pratiques d'écriture. Sur les écrivains qui ont des pratiques d'écriture avec des publics, quels que soient ces publics, des enfants, des jeunes, des adultes, des prisonniers, des alcooliques, qui on veut, cela dépend du projet, ces écrivains sont 150 à 200, certains publient chez " Acte Sud " des choses très éthérées, d'autres sont dans la série noire. D'autres étaient au " Seuil " et depuis qu'ils font ce travail-là, ils ne sont plus édités par " Le seuil ". On peut s'interroger là aussi.

Gilbert Racina : - Catherine, cela veut dire qu'au niveau des changements institutionnels dont nous avons parlé il y a un instant, c'est très difficile pour les institutions d'assumer cela, de recevoir ces nouvelles pratiques. Je ne parle pas seulement dans le domaine littéraire et de l'édition.

Catherine Boskowitz : - Oui, c'est très difficile comme toute chose qui les dépasse. C'est à dire que s'il y a mouvement - je ne pense pas que l'on puisse appeler cela un mouvement - mais en tout cas il y a aussi la situation même des artistes qui pratiquent ce travail-là sur des terrains divers, qui est très souvent une situation marginale. C'est une situation marginale de l'institution, mais qui prend de plus en plus d'importance. L'institution est donc obligée de se poser des questions : Qu'est-ce qui se passe en dehors de chez moi, ailleurs, en dehors de la boite noire qui est le théâtre ? Comment se fait-il que des metteurs en scène, des écrivains, des plasticiens, travaillent à côté, et qu'eux, peut-être, ont un chemin, une démarche, qui tout d'un coup circule, décloisonne, entre les groupes de gens, les structures, qui décloisonne quelque chose où la parole circule ? Comment se fait-il que nous, institutions, n'arrivons pas à faire ce décloisonnement ? La réponse est assez simple. C'est qu'à force d'être enfermé dans un théâtre, (c'est un peu comme les politiques qui sont de plus en plus éloignés du réel, éloignés de la réalité), à force d'être enfermé dans ce qu'on fait, de ne parler que de ce qu'on fait, et même de ne parler que de ce qu'on fait sur le plateau, et bien l'autre est absolument ailleurs, mais on ne sait plus où il est.

Gilbert Racina : - C'est à dire que dans une société de l'image, comme on dit, je ne sais pas si c'est vrai, on a un retour de l'écriture, un retour de la parole, Alain Bellet ?

Alain Bellet : - Oui, je crois qu'on a un retour de l'écriture, un retour de la parole, et on a aussi des constats terrifiants par rapport à la monté de l'illétrisme. C'est pour cela que les politiques, les institutionnels, vont bouger. On a une sorte d'écrasement de l'audiovisuel. On a eu un écrasement pas seulement de l'image, mais aussi un écrasement qui conduit à la passivité, à l'abêtissement de populations entières (cela, tout le monde peut le constater), qui annihile et qui tue complètement les rapports humains. On ne parle plus de soi ou des rencontres avec les gens, mais on va parler de l'attitude du petit de la rue ou de l'attitude d'un autre imbécile. Tout cela tue l'expression et l'imaginaire d'autrui. De ce fait, à partir de l'école et des institutions, l'écrit va reprendre toute sa place et créer une nouvelle place. Ce n'est pas reprendre sa place parce que la plupart des ateliers d'écriture qui fonctionnent et qui sont subventionnés par l'Etat depuis une dizaine d'années, sont dans l'institution scolaire. Il y a tout un travail qui se met en place, je ne dirais pas qui s'est mis en place, avec bon nombre de professeurs et d'établissements, dans le primaire, le secondaire ou les lycées professionnels. Les enseignants appelaient au secours en fait, parce qu'ils savaient confusément qu'il fallait pratiquer différemment le rapport à la langue et le rapport à l'imaginaire, avec les enfants et avec les jeunes. Je crois que dans cette démarche-là, en résultat, nombre de jeunes, d'élèves, se sont mis en marche. Je ne dis pas qu'ils deviendront écrivains, mais ils ont découvert qu'ils n'étaient pas plus bêtes qu'autrui, qu'ils avaient aussi un imaginaire. Ils ont découvert que la langue n'était pas seulement pour établir trois lignes au bas d'une feuille d'impôts, mais que la langue c'est aussi un véhicule, pour exprimer des désirs des envies, des choses et apporter leur regard sur le monde.

Nelly Flecher : - Alain Bellet vous animez cette semaine les ateliers d'écriture de ces Rencontres. Nous sommes allés très délicatement soulever le voile avec Philippe qui est de Radio Arvenne, qui a d'ailleurs je crois participé très activement à ces ateliers. Il est venu avec son micro espion et nous écoutons ce que cela donne. - "Ce que je vous propose, c'est qu'on reprenne un peu nos personnages d'hier, au moins pour les expliquer aux deux Raphaël et à Laetitia parce que les autres les connaissent. Philippe ne les connaît pas non plus. On a deux lieux d'intrigue. Le premier, évidemment, c'est La Villette, la grande halle, les Rencontres des Cultures Urbaines, un soir, avec un spectacle important. Ceci est le premier lieu. Le deuxième lieu, c'est une clairière, avec des petites maisons en bordure de clairière, par hasard à Don Rémi. Dans la petite maison il y a une vieille dame qui regarde la télévision. Cette vieille dame regarde un direct sur un spectacle à La Villette, des Rencontres des Cultures Urbaines. Ceci, ce sont les lieux. Maintenant, les choses sur lesquelles on s'est entendu. Cette dame est la seule en France à comprendre, que le mort qui est sur la scène à la fin d'un spectacle n'est pas de la mise en scène, mais c'est un mort réel. Alors que tous les gens qui regardent la télé et qui sont à La Villette pensent que cela fait partie du spectacle qu'ils viennent de voir, avant que l'on découvre l'identité du mort, bien sur. On ne sait pas encore ce que cette vieille femme va faire. Est-ce qu'elle va téléphoner, courir chez les gendarmes, on ne sait pas du tout. A La Villette, le mort qui est sur la scène, c'est Charly Paponne, 60 ans, ancien ministre de l'intérieur. Pendant ce temps-là, dans la clairière de Don Rémi, on a une sorte de cérémonie funèbre exécutée par une grande secte africaine qui vénère Jeanne D'Arc. Le spectacle s'appelait "Laverie automatique ou meurtre par beau temps ", dans un décor qui symbolise une laverie automatique qu'il y a dans n'importe quelle ville. A nous d'inventer où se trouvera le mort. Il peut être dans la machine à laver, dans le sèche linge. Il peut être où l'on veut, et peut-être qu'il va tomber. "

Gilbert Racina : - Alain Bellet, vous avez choisi quel titre alors après ce petit jeu ?

Alain Bellet : - Le titre de l'histoire dont je viens de parler dans le bobinot, on ne l'a pas encore trouvé. En fait, au fur et à mesure que ce texte a été écrit, notamment aujourd'hui par les douze ou treize personnes qui étaient présentes autour de la table, on s'est rendu compte que le personnage principal n'avait pas été désigné d'office. On ne l'avait pas prévu lorsqu'on a construit le scénario de cette histoire. Le personnage principal, en réalité, c'est une femme qui n'a rien à voir avec le meurtre, mais elle a énormément à voir avec le personnage du mort. C'est sa fille naturelle mais elle l'apprend. Elle est en quête identitaire depuis le début. Elle ne sait pas qui est sa mère. Elle ne sait pas qui est son père. Evidemment sa mère, c'est la garce qui regarde la télévision et son père c'est le mort. Cela, elle ne le sait pas du tout. Ce personnage s'appelle le chat parce qu'elle a une attitude féline, qu'elle ne s'attache pas aux humains et qu'elle est plutôt un personnage de l'intérieur. Le titre va tourner autour.

Gilbert Racina : - Est-ce qu'il y a une méthode aujourd'hui dans les ateliers d'écriture ?

Alain Bellet : - Je ne sais s'il y a une méthode. Quand j'ai l'occasion d'écouter ou d'assister au travail de collègues, que ce soit Ricardo Montserrat, Annie Cohen, Mondoloni ou d'autres, chaque fois je suis un peu émerveillé parce qu'on ne démarre absolument pas de la même manière ni les uns ni les autres. Je crois qu'il y a une adéquation entre la personnalité de l'écrivain qui va animer l'atelier d'écriture et le groupe qui est en face de lui. D'entrée de jeu il y a une magie qui va se mettre en place et les choses vont démarrer comme ça. C'est la même chose dans une classe avec des élèves quand on va faire un atelier d'écriture à l'école ou au lycée. C'est à dire qu'il y a parfois des enseignants ou des chefs d'établissement qui me demandent : " Comment vous vous y prenez, qu'est ce que vous allez faire ? ". Je leur réponds : " Attendez, je ne connais pas encore les élèves. Je ne vais pas vous répondre sans connaître les gens qui vont être en face. ". Dans tous les cas il y a une magie, une chimie avec les gens qui sont là. Mais cela se joue en quelques secondes.

Gilbert Racina : - J'ai sous les yeux un livre intitulé " Zone mortuaire " publié chez Gallimard avec une couverture bien noire bien entendu. Je lis : Kelt, c'est à dire compagnie des écrivains de Lorient, Fenhil Carèle, Jeanne Polvéra, Nathalie Garbi, Nathalie Guiguem, Régine Mola, Solange Leprado, bonsoir, Yvelys Séraphin, bonsoir, Christian Paugin, Fabien Thomas, Karim Moktari, Gwénaëlle Amna, Loïc Tonnerre, Michael Renard, Patrick Guillemots. Tout ce monde, cela va donner un livre. C'est une expérience unique, sans précédent.

Yvelis Séraphin : - Oui, c'était quelque chose d'extraordinaire. Ce n'était pas évident, à quatorze mains, d'écrire un livre comme celui-ci.

Gilbert Racina : - Vous avez dit à plusieurs reprises que c'était un miracle. Vous y avez cru dès le début ?

Yvelis Séraphin : - Oui, dès le début je savais que ce serait une réussite. Je pense que j'ai du encourager un peu le résultat.

Gilbert Racina : - Solange Leprado, cela s'est passé comment, vous pouvez raconter cela ?

Solange Leprado : - C'était une très belle aventure. Il aurait fallu mettre en place des ateliers comme cela depuis longtemps. Cela aurait permis aux gens de moins rester enfermé chez eux. Et puis cela s'est passé naturellement je crois. Au début cela n'a pas été trop facile puisqu'on a eu des heurts entre nous. On ne se connaissait pas tous déjà. Plus cela allait, à force de voir nos situations à chacune et chacun du groupe, on a vu qu'on était tous dans la même galère et cela nous a rapprochés.

Gilbert Racina : - Au-delà des personnes qui ont écrit le livre, cela a eu un énorme écho à Lorient, dans quels quartiers ?

Solange Leprado : - Kervenanek.

Gilbert Racina : - Cela s'est passé comment pour les gens ? C'était accepté, pas accepté, cela ne s'est pas fait de manière si naturelle que cela ?

Solange Leprado : - Au début les gens avaient un peu peur qu'on raconte leur vie. C'est vrai que cela s'est passé dans ce quartier mais cela aurait très bien pu se passer au " Bois du château ", à " Frais-beau " ou n'importe où dans des cités de Lorient. C'est vrai qu'au début cela n'a pas été évident. On a eu des petites remarques avec certaines personnes du quartier.

Yvelis Séraphin : - Ensuite, voyant que la presse s'était emparée de l'affaire, les gens ont vu qu'on mettait leur quartier en valeur, et là cela s'est renversé. Les gens au début ont acheté le livre pour voir s'ils n'étaient pas dedans et ensuite ils étaient heureux que l'on puisse changer l'image du quartier.

Gilbert Racina : - Mais avant que le livre ne soit publié, ce qui c'est passé, c'est tout de même entre vous. Vous avez rencontré des difficultés, car il faut gérer tout cela, pour écrire d'une seule main un ouvrage que chacun voit à sa façon. Cela s'est passé comment, chacun a essayé de mettre son grain de sel, d'avancer plutôt ses pions que ceux d'une autre personne ? Ce n'est pas facile d'écrire ensemble.

Yvelis Séraphin : - Au début on avait fait un pacte, c'était d'être sincère. C'était de raconter sa vie entre nous, de vider son sac pour qu'il n'y ait pas de secret, qu'il y ait une harmonie.

Gilbert Racina : - Mais quelle a été la méthode à ce moment-là ? Chacun a écrit des fragments ?

Solange Leprado : - Oui parfois on écrivait chez nous le soir ou alors on écrivait par groupe de deux ou trois. On remettait nos écrits à Ricardo, c'est lui qui triait.

Gilbert Racina : - Quand il triait, c'est à dire qu'il faisait un montage ?

Solange Leprado : - Oui.

Yvelis Séraphin : - Il coupait des morceaux, on décidait ce que l'on prenait, et il collait.

Gilbert Racina : - Mais l'histoire, vous l'aviez définie à l'avance ou elle s'est déroulée au fur et à mesure ?

Yvelis Séraphin : - On avait un fil conducteur et ensuite on faisait un montage au fur et à mesure.

Gilbert Racina : - La plupart des personnes qui ont participé à ce livre écrivaient par ailleurs, avaient déjà une petite pratique littéraire, avaient déjà publié ? Vous étiez tous différents ?

Solange Leprado : - Oui, certains écrivaient, comme Yvelys écrit, Régine aussi. Il y en a peut-être d'autres.

Gilbert Racina : - Yvelys vous écrivez depuis longtemps ?

Yvelis Séraphin : - J'écris depuis 25 ans, mais j'écrivais dans mon coin. Maintenant, cela a changé ma façon d'écrire. Avant, c'était l'écriture douleur, c'est à dire que j'écrivais parce que j'avais de la peine, des souffrances. Maintenant j'écris, je me marre, c'est une écriture que je partage, une écriture plaisir.

Gilbert Racina : - On pourrait peut-être ajouter quelque chose à cela. Est-ce que c'est une expérience qui a été positive pour tout le monde ?

Solange Leprado : - Oui absolument !

Gilbert Racina : - Si on en revient à ce qui a été dit à l'instant, à Lorient, cela continue de bouger avec ce livre ?

Solange Leprado : - Oui, J'espère que cela continuera assez longtemps d'ailleurs. Depuis que le livre est fini, on a rencontré beaucoup de monde. Hier encore on était à Kévin, qui n'est pas loin deLorient, on était invité par une association. On a beaucoup de rapport maintenant avec les gens, chose qu'avant on n'avait pas.

Catherine Boskowitz : - Je voulais simplement vous poser une question, c'est pourquoi avez-vous participé à cet atelier ? C'était quoi le moteur au départ ?

Solange Leprado : - Je crois que pour tout le monde c'était l'argent.

Yvelis Séraphin : - Non pas pour moi ! C'est parce que j'avais un désir d'écrire depuis longtemps. Là, le fait que cela puisse aller jusqu'à l'édition, pour moi c'était mettre le pied à l'étrier.

Solange Leprado : - Je crois que pour le reste du groupe, comme on le dit en préface, c'était le chômage. Je tiens à préciser que je n'étais pas chômeuse. J'ai été inscrite par une amie du centre social de Kervenanek qui me l'a proposé. Mais je crois que tous les autres étaient au chômage ou n'avaient pas de travail, cela a permis de mettre du beurre dans les épinards comme on dit !

Catherine Boskowitz : - Est-ce qu'après le moteur est devenu autre ?

Solange Leprado : - Vous voulez savoir si on a eu du travail après ?

Catherine Boskwitz : - Si vous voulez, mais vous dites que la première motivation c'était parce que la structure vous proposait d'être payé pour cela, c'était un stage rémunéré. Mais après, par rapport à votre participation dans l'atelier et la manière dont vous y interveniez, est-ce que cette motivation est passée au second plan ou elle a toujours été la même ?

Solange Leprado : - Pour certain elle est restée la même, pour d'autres il y a eu une identité qui se faisait petit à petit. On se remettait dans la société, on était reconnu.

Alain Bellet : - Juste une question, je crois que vous êtes la seule expérience où votre statut était un CES de rédacteur. Cela veut dire que l'institution ANPE locale a accepté que des gens se mettent en route dans le domaine de l'écriture, que ces gens soient rémunérés pour cela et qu'ils aient un drôle de statut. C'est à la fois un statut de professionnel tout en étant amateur par rapport à une pratique artistique. Cela veut dire que là c'est la première fois qu'un service ANPE s'est mouillé.

Solange Leprado : - Cela a été dur !

Yvelis Séraphin : - Au début l'activité d'écrivain n'était pas reconnue, pour eux, ce n'était pas un travail. On a eu beaucoup de difficulté. On a démarré, on n'était pas payé et ils ne voulaient pas payer.

Alain Bellet : - En fait c'est toute l'opération médiatique autour, avec la presse etc... qui a conduit les gens à prendre leurs décisions ?

Yvelis Séraphin : - Non non, on avait un comité de pilotage autour de nous qui nous a défendu en disant : On va téléphoner à tous les journalistes et écrivains en leur disant d'arrêter d'écrire puisque ce n'est pas un métier, il faut qu'ils arrêtent.

Gilbert Racina : - Il a fallu monter véritablement une campagne ?

Yvelis Séraphin : - Oui, cela a été dur.

Gilbert Racina : - Cela a duré combien de temps ?

Yvelis Séraphin : - 15 jours à peu près.

Gilbert Racina : - 15 jours pour qu'ils acceptent le fait que vous étiez en train d'écrire.

Pierre Tardif bonsoir, votre expérience est complètement différente, mais elle rejoint un peu les expériences que l'on a décrit à l'instant. Vous avez dirigé la ruée vers le livre, il y a deux ans à Cognac. Vous vous y êtes pris de manière tout à fait différente. Votre problème n'était pas le même. C'était un décloisonnement par la parole. Ce qui vous a intéressé, plutôt que l'écriture proprement dite, c'était la parole. Est-ce que vous pourriez décrire cela ?

Pierre Tardif : - C'est à dire que c'est présenté déjà de manière différente. Il y a des médiateurs culturels qui interviennent, qui font la proposition à des artistes d'intervenir sur une cité. Il y a donc déjà beaucoup de problèmes qui sont réglés avant que l'on intervienne, que ce soit institutionnel, budgétaire ou autre. Après il y a une arrivée sur un lieu. On essaie de voir ce qu'on peut faire dans ce lieu qui est un ensemble de bâtiments, 1000 personnes qui habitent là, ce qu'on va faire ici, comment on peut transformer ce lieu pendant un moment pour qu'une fête y ait lieu, pour qu'il y ait quelque chose, que la parole s'ouvre, que les gens circulent à nouveau dans la cité. Ce sont des cités qui sont fermées par des problèmes d'urbanisme : l'urbanisme des années 50/60, qui a tout fermé, qui a bloqué la circulation des individus à l'intérieur d'un ensemble de bâtiments. On arrive ainsi à des situations avec la crise de l'emploi etc... où tout le monde reste chez lui. Il suffit de peu de choses pour que cela devienne une tension assez incroyable. Plus personne n'ose sortir, il y a une violence qui se développe.

Gilbert Racina : - Mais quand vous avez présenté cela vous n'avez pas insisté sur la notion de livre. Vous avez insisté sur la notion de parole. C'est un peu nouveau. La ruée vers le livre est ancienne, cela dure depuis 9 ans à peu près ?

Pierre Tardif : - Oui, mais de toute façon, avant le livre, il y a la parole. Le thème de la ruée vers le livre cette année là, c'était le conte. C'était quand même un passage par l'oralité. C'était aussi d'essayer de re-stimuler l'oralité, que les gens se parlent. Cela a abouti à des gens qui invitaient des spectateurs, des gens de la cité ou des gens qui venaient d'ailleurs, à monter chez eux pour leur raconter une histoire. Cela a abouti à ce qu'il y ait des lieux où les gens circulaient à nouveau dans la cité, de réutiliser les caves. On a réutilisé tous les lieux qui existaient dans la cité pour qu'il y ait de la parole, que ce soit une cage d'escalier, une allée, un hall d'immeuble, les bâtiments ; tout ce qu'on pouvait essayer de trouver pour que ce soit des carrefours et des lieux de rencontre. L'espace est disponible pour cela, ce sont les individus qui ne l'occupent plus.

Gilbert Racina : - Vous-même, vous vous considérez comme écrivain, metteur en scène ?

Pierre Tardif : - Je ne sais pas pourquoi il faut absolument qu'on ait des étiquettes, c'est cela le problème ? !

Gilbert Racina : - Mais on parlait tout à l'heure des institutions, vous vous présentez comment ? Comme saltimbanque ? non sûrement pas !

Pierre Tardif : - On est obligé de se mettre le titre d'artiste, c'est ce qui est un peu le plus transversal pour le moment. Je suis comédien, j'écris, je fais de la musique, je fais beaucoup de choses, pourquoi aurais-je besoin de mettre une étiquette particulière là-dessus ?

Gilbert Racina : - Catherine Boskowitz, on assiste véritablement à des différences qui sont importantes. On ne peut plus définir les choses comme on le faisait il y a quelques temps.

Catherine Boskowitz : - C'est plutôt bien ! Cela veut dire que la classification des genres n'a plus lieu d'être, cela suffit. Je pense que les pratiques comme celles dont on parle mettent en lumière cela. La plupart d'entre nous, que ceux-ci soient des participants comme Solange, qui disait : " Je tiens à dire que je ne suis pas chômeuse ", mais en même temps, est-ce que c'est cela l'important ? Est-ce que c'est important de dire : " Voilà, j'ai travaillé avec un groupe de RMIste, de chômeurs ou d'alcooliques ". Non, ce n'est pas cela l'important. Ce n'est pas plus important de dire : " Je suis metteur en scène, je suis comédien ". Ce qui est important, c'est que tout d'un coup on essaie de réinventer, en tout cas pour certains, pas tout le monde, on n'est pas dans un consensus. Je ne suis pas sûre que l'on travaille tous de la même manière et je ne suis pas sûre que l'on travaille tous pourla même chose. En tout cas pour certains, dont je fais partie, c'est aussi une autre manière d'envisager la vie. La vie ici aujourd'hui, qui pèse, qui pèse de plus en plus. A force de catégoriser les gens et de les mettre tous dans le même sac, les minorités deviennent des majorités. De toute façon on est une majorité de minorités, de minorités complètement à l'extérieur, à la marge et qui arrivent de moins en moins bien à respirer. Les démarches de chacun, que cela soit du point de vue des artistes ou du point de vue des autres, puisque là je fais encore une catégorisation, c'est de retrouver les moyens de faire ensemble. D'essayer aussi peut-être de retrouver les moyens d'agir, d'agir dans une société ou l'on agit de moins en moins. En tout cas c'est ce qu'il me semble dans toutes les expériences dont on parle.

Pierre Tardif : - Il y a beaucoup de supports qui font que l'on n'a plus besoin d'agir. C'est à dire que l'on n'a plus besoin de la force physique pour déplacer les choses ni pour se déplacer soi-même. Il y a des réseaux multimédia qui déplacent très vite très loin. Donc comment se réinventer soi-même dans ces relations au monde et à soi aussi ? Dans un monde où on peut sortir de toute cette lourdeur de travail que cela a représenté pour des générations. Il faut donc réinventer ce monde-là. C'est encore une utopie à inventer. Je pense qu'on est obligé de passer par-là. Il y a potentiellement un monde qui s'ouvre, tout le temps, ce n'est pas nouveau, mais là il y a des passages à faire, qui se font ensemble. Les " artistes " sont peut-être un poil devant parce qu'ils sont plus facilement ailleurs dans leur tête où à rêver un peu plus facilement, faire des actes avec leurs rêves. C'est peut-être cela que l'on essaie de transmettre, cette capacité du rêve et de la transcendance que cela peut amener au réel.

Alain Bellet : - Juste une chose par rapport à ce que dit Pierre à l'instant : les artistes réagissent et sont un poil devant les autres. Je crois que ce qui a fondamentalement changé depuis quelques années, c'est que l'on ne naît plus programmé artiste. Avant, il y avait le petit chérubin qui, dans le domaine que je connais bien, naissait avec dans le berceau la machine à écrire et l'invitation pour aller chez Bernard Pivot. On les connaît bien ces gens là, ce sont ceux qui vont chez Bernard Pivot. Ce sont ceux qu'on voit dans les vitrines des libraires et hélas ce sont ces livres là qui sont soutenus par les lobbies de la presse. Prenez les jurys littéraires, prenez l'ensemble des bouquins sélectionnés, prenez la grande presse et les lobbies de presse (je pense à Libé, Télérama et autres), on va toujours parler des mêmes. Ceux là étaient programmés pour écrire. Tout comme certains étaient programmés pour faire du théâtre. Patrice Chéreau, c'est sa grand-mère qui a payé les premiers décors. Tout le monde n'a pas une grand-mère pour payer les décors du théâtre. Il se trouve que depuis X années, nombre de gens se sont mis en travail artistique, pourquoi ? Là, cela renvoie au cheminement individuel, aux fêlures, aux blessures, aux envies de hurler, de crier et aux choses à exprimer. De plus en plus, ces gens-là, de fait, ont occupé un bout du terrain artistique. Ce sont ceux là que l'on édite le moins. Ce sont ceux là dont on passe le moins les disques à la radio. C'est normal que ce soit ceux-là qui vont avoir une pratique sociale dans leur métier d'artiste essentiellement. Pourquoi ? Parce que la passerelle est évidente avec les publics auxquels ils s'adressent, elle est complètement évidente puisqu'ils en viennent. Ce n'est effectivement pas Monsieur Alexandre Jardin qui va animer un atelier d'écriture à Mante la Jolie, on le sait bien. Mais c'est de lui dont on parle dans les médias.

Pierre Tardif : - Mais en même temps la passerelle elle a existé aussi. Moi je suis un enfant de la décentralisation, quelque part. J'habitais à côté du TNP, j'ai pu aller voir des spectacles quand j'étais môme, alors que j'habitais dans une cité. C'est vrai que c'est aussi un programme. C'est à dire que l'on est dans une transformation sociale. On passe d'un monde ouvrier à un monde, enfin cette classe-là, qui doit se réinventer autrement. Il n'y a plus de classe ouvrière en tant que telle, telle qu'elle a pu être, un moyen de pression sur le monde il y a quelques années. Donc comment on réinvente quelque chose, et comment on réinvente un contre pouvoir face aux pouvoirs qui sont en place.

Alain Bellet : - Je crois qu'on réinvente surtout un grand slogan que je vous invite à répéter partout, c'est que tout le monde a un imaginaire bon sang ! Et pas seulement ceux à qui on a dit : Vous avez un imaginaire. A partir du moment où on démocratise cette idée là, très normalement les gens se mettent en route. Très normalement il y a beaucoup de jeunes, en banlieue ou ailleurs qui font de la musique, de la danse, des fresques etc. Ils font énormément de choses parce qu'ils se rendent compte qu'ils ont non seulement le droit, mais qu'ils ont surtout un devoir personnel, pour eux-mêmes, s'ils veulent exister, de cracher ce qu'ils ont envie de cracher. Ils se rendent compte au fur et à mesure qu'ils sont en train de faire de l'art. L'art, ils sont en train de le réinventer, y compris les groupes de danse. J'ai vu quelques spectacles ici, où les jeunes qui ont commencé à danser dans les banlieues avec la break dance et tous les mouvements nés de l'Amérique et du hip-hop. Ils ont complètement réécrit, remis au goût du jour la danse contemporaine. Maintenant, les compagnies de danse contemporaines qui préexistaient, intègrent le hip-hop.

Pierre Tardif : - C'est le métissage qui est intéressant. Ce n'est jamais de rester enfermé dans son deux pièces cuisine. C'est de retrouver le goût du nomadisme. On essaie de défendre, avec les compagnies avec lesquelles je travaille, un peu du nomadisme, de rouvrir les espaces, d'aller vers l'autre ou de l'accueillir. Cette intention est encore très forte. J'habite dans le Sud de la France, c'est très fort aussi en ce moment par rapport à d'autres problèmes. On sait bien qu'il y a, potentiellement, une tension énorme, en ce moment, entre la fermeture et l'ouverture. On ne sait pas ce qu'il va en sortir dans les années à venir, mais il y a une tension qui existe là. Il faut ouvrir. Tout ce qu'on peut dire pour ouvrir, il faut qu'on le fasse. Parce que de l'autre côté, il y en a qui appuient vraiment sur autre chose.

Gilbert Racina : - Je vais poser une question qui va peut-être vous surprendre, mais au fond, est-ce que tout cela n'est pas très classique ? Je veux dire par-là que les premiers romans, en Occident en tout cas, se sont faits un peu comme des milles feuilles. L'Iliade et l'Odyssée, ce n'est pas seulement un épisode un jour écrit par quelqu'un. Ce sont des épisodes qui s'échelonnent sur plusieurs siècles, il y a un roman qui continue de se faire. Il y a donc des méthodes d'écriture, c'est un peu la question et c'est peut-être une provocation, où vous retrouvez en fait l'origine de la littérature ?

Alain Bellet : - C'est d'accord, c'est juste, on retrouve peut-être cette origine là. On retrouve aussi les pratiques collectives autour du conte et autour de l'oralité par rapport à la prise de parole. En début de semaine ici, il y a eu un travail fait avec une douzaine de personnes. C'était vraiment un travail collectif, c'est à dire sans savoir où on allait, puisque quelqu'un écrivait un paragraphe et c'est le voisin qui continuait, et parfois il faisait le tour de la table. C'est vrai que là on est dans l'échange. On est dans l'accroche de l'imaginaire d'autrui à côté de son propre imaginaire. Cela, c'est effectivement ce que faisaient autrefois les gens qui vivaient des veillées où il y avait une personne, peut-être la plus âgée, qui initiait une histoire et tout le monde s'y mettait. Là on le fait par l'écriture, mais dans l'oralité cela a toujours existé. Le problème c'est que depuis quelques dizaines d'années, cette oralité-là, cet échange-là, a été remplacé par l'écran, par la télévision. Les gens ne parlent plus, les gens n'échangent plus. Je crois qu'il y a quelque chose d'intéressant dans tout ce qui est en train de s'organiser en terme de nouvelle littérature, de nouvelle écriture ou de nouveaux rapports à l'écriture. Je crois qu'il y a d'abord un processus de démystification du rôle de l'écrit et de l'écrivain. Effectivement, l'écrivain on avait l'habitude de le situer dans deux espaces. Soit le carré du cinquième ou sixième arrondissement entre la maison Gallimard, la maison Le Seuil et la maison Fayard, ou alors dans un petit coin du Luberon avec des maisons très chères. C'était cela, le domaine littéraire. Il se trouve que ce qui est en train de s'inventer avec des écrivains qui travaillent à Lorient, Strasbourg ou dans une banlieue parisienne, c'est une nouvelle place du rapport à l'auteur, du rapport de l'homme ou de la femme aux mots, une nouvelle place avec le réel et la société. Cela veut dire, je crois, que la tour d'ivoire, on est en train de la casser de l'intérieur. Pour illustrer cela, il y a actuellement un débat d'institutions, pire que cela, un débat y compris de fonctionnaires, sans être péjoratif envers les fonctionnaires, c'est : est-ce que, par exemple, la caisse de sécurité sociale des écrivains reconnaît-elle ou pas ces nouvelles pratiques d'écriture avec le public. Actuellement on a un débat d'enfer avec eux là-dessus. Ils sont en train de le reconnaître. Mais oui, est-ce que c'est un travail d'écrivain d'aller faire écrire les gens de Lorient ? Oui, non ? Pour l'URSSAF c'est non, parce que l'URSSAF recherche toujours de l'argent.

Gilbert Racina : - Donc en ce qui vous concerne, vous êtes écrivain et quand vous travaillez dans un atelier d'écriture, vous n'êtes plus écrivain ?

Alain Bellet : - C'est ce que nous disait l'URSSAF il y a encore un an. C'est ce que nous disait un certain nombre de pouvoirs publics il y a un an. On était animateur ! Comme on était animateur, on était donc du régime général. Alors que si on fait travailler des gens dans le domaine de l'écrit, c'est évidemment parce que les gens sont publiés, sont écrivains eux-mêmes. Le débat que l'on mène actuellement avec les pouvoirs publics, (bien que je pense que Madame Aubry n'a pas encore compris complètement le sujet), c'est une redéfinition du métier d'écrivain. C'est réfléchir un peu sur l'unicité d'une pratique sociale qui traverse de manière horizontale les pratiques culturelles et les pratiques artistiques des auteurs.

Gilbert Racina : - Yvelys ou Solange, vous avez mis un certain temps pour faire ce livre ?

Yvelis Séraphin : - Six mois.

Gilbert Racina : - Six mois, ce qui est assez rapide en fin de compte. Vous vous considérez comme écrivain ? C'est une question naïve que je vous pose. Est-ce une question importante pour vous d'être, ou de ne pas être, écrivain ?

Yvelis Séraphin : - Dans mon âme, je me suis toujours considérée comme écrivain. Le fait est que j'écris tous les jours. Mais au niveau du livre je ne sais pas.

Gilbert Racina : - Au niveau du livre, c'est à dire ? Ce n'est pas le livre qui vous donne l'idée d'être ou non écrivain ?

Yvelis Séraphin : - Non, c'est le fait que j'écrive tous les jours.

Gilbert Racina : - Solange, pour les autres personnes qui ont participé au livre, est-ce qu'elles se sont posées cette question ?

Solange Leprado : - Non.

Gilbert Racina : - Parce que lorsque vous avez un CES de rédactrice, cela veut dire quoi rédactrice, pourquoi dit-on rédacteur ?

Yvelis Séraphin : - Parce qu'ils ne savaient pas quel mot mettre !

Gilbert Racina : - Pierre Tardif, c'est tout le statut de l'écrivain qui est remis en question à partir du moment où on change de pratique ? C'est un peu votre difficulté ?

Pierre Tardif : - Non, je ne vis pas cela comme une difficulté. Ce sont les autres qui vivent cela comme une difficulté, parce quand on est difficilement classable, on arrive toujours à se débrouiller. Je suis intermittent du spectacle, cela me va très bien aujourd'hui. Si demain cela n'existe plus, je trouverai sans doute autre chose. Pour moi, je n'ai pas une réponse pour les autres, cela ne me pose pas de problème de me retrouver dans une identité précise. Je pense que ce qui est agréable c'est de pouvoir naviguer dans des identités. C'est de se perdre à l'intérieur de tout cela. A un moment nous avons travaillé sur l'idée du " schizo-réalisme ". Enfin nous avons formulé cela ainsi ! De vivre dans un univers schizoïde, où l'on peut être multiple tout le temps, et ne pas chercher à se rassembler ni à se ressembler. C'est choisir la perte, dans un réel où on ne sait pas où est le sens. Aujourd'hui, même la science ne nous amène pas à trouver un sens. Où est le sens ? De ce nomadisme, de cette errance, quelque chose naît. Ce qu'on voit, c'est que potentiellement, il y a une peur de cela. Il y a une peur de sortir du quartier, de sortir de la zone parentale. Mais il va forcément y avoir des pulsions qui sont autres, parce que les familles monoparentales amènent vers d'autres sorties.

Gilbert Racina : - Très précisément, mais je dis cela pour tout le monde, la littérature n'est pas conçue comme une circulation de paroles. C'est cela qu'il est difficile de faire comprendre.

Alain Bellet : - Elle n'est pas perçue comme une circulation de paroles. Elle n'est pas perçue comme un outil d'émancipation, comme un outil d'ouverture au monde. Elle n'est pas perçue comme le lieu de démonstration concrète que les imaginaires des uns et des autres existent et ont autant de valeur que ceux qui sont connus ou qui sont médiatisés. C'est tout cela qui se joue.

Gilbert Racina : - C'est à dire que lorsque vous êtes dans un atelier, vous devez répondre à une demande, et non pas à un désir, en gros ? Désir des gens qui travaillent avec vous.

Alain Bellet : - Si quand même, par rapport à la réponse de Pierre, j'allais donner une autre notion. Quand on parle du statut d'écrivain remis en cause, que l'on se mette bien d'accord sur une chose, le statut d'écrivain n'existe pas. C'est la seule profession en France où aucun auteur n'a le droit aux ASSEDIC s'il n'écrit pas. S'il n'écrit pas il va crever, mais il n'y a pas d'ASSEDIC pour l'écrivain qui n'écrit pas, et qui ne publie pas surtout, car il écrit toujours. Ce qui veut dire que la question de fond qui est en train de changer, à travers les pratiques d'ateliers d'écriture notamment, et les pratiques de travail avec groupes d'adultes ou d'enfants, de milieu scolaire ou autre milieu clos, c'est qu'auparavant, le seul rapport social qui existait pour l'écrivain, c'était son rapport de vente, avec un marchand de papier, quel que soit le marchand de papier. Il y a de vrais éditeurs, et il y a des marchands de papier. Aujourd'hui, il y a quelque chose qui a à voir avec une commande sociale. Cela veut dire que le politique est en train de redéfinir les relations avec ces publics là, puisqu'il y a subventionnement. Parce qu'il y a reconnaissance d'un certain nombre d'acteurs pour ces pratiques là. De ce fait, il y a rémunération par la collectivité locale, des écrivains. C'est vrai qu'auparavant le seul rapport marchand qu'il y avait, c'était avec l'éditeur. Là, c'est complètement remis en cause d'une certaine manière, mais pourquoi ? Parce que depuis quelques années, c'est pour cela que la caisse de sécurité sociale dont je parlais tout à l'heure commence à reconnaître ces pratiques sociales là, c'est parce que les éditeurs ont diminué leurs à-valoir. L'à-valoir, c'est une somme que l'on donne à quelqu'un quand on dit : J'éditerai votre manuscrit. L'à-valoir a diminué de plus de 50% en 10 ans. C'est à dire que des gens qui avant, faisaient des bouquins régulièrement, qui n'avaient aucun problème pour être édité, vivaient de leurs droits d'auteur. Aujourd'hui, on est dans une distorsion fabuleuse. Il y a de plus en plus de monde qui publie, qui écrit, et de moins en moins de monde qui vit de ses droits d'auteur, excepté 100 personnes.

Gilbert Racina : - Catherine, vous avez beaucoup de droits d'auteur, vous êtes reconnue comme tel ?

Catherine Boskowitz : - Non, je suis intermittente du spectacle. Je n'ai pas de droits d'auteur, je ne suis d'ailleurs pas du tout auteur. Je ne peux que m'inscrire dans ce que dit Alain parce que je découvre des choses dont je n'étais pas au courant. Je voudrais revenir sur la commande politique et sociale. Je pense une chose, c'est que cela ne sauve pas tout. C'est à dire que ces pratiques là se multiplient, c'est sans doute formidable, mais elles ne sauveront pas le monde. Cela ne suffit pas, ce n'est pas uniquement le fait que l'imaginaire de chacun soit développé et mis en lumière qui va sauver le monde. Enfin ceci est mon avis. Je crois aussi que l'on peut être noyé par quelque chose qui ressemble à des modes. Alain dit : Ce sont ces pratiques là, ce sont écrivains là qui ne sont pas édités. On assiste actuellement à quelque chose qui est un vrai coup de projecteur. On assiste à quelque chose où tout d'un coup l'ordre se retourne.

Gilbert Racina : - Vous sentez un danger à ce niveau-là ?

Catherine Boskowitz : - Mais bien sûr, évidemment, puisque si ces pratiques-là ne sont plus des pratiques de résistance mais qu'elles s'inscrivent à l'intérieur de quelque chose qui serait plus de l'ordre de la commande, (encore une fois la commande politique, la commande sociale), et que les artistes et les écrivains répondent à cette commande sans se poser la question : " Qu'est-ce que veut dire cette commande ? ", sans remettre en question leur propre travail, à l'intérieur de ce qu'ils font, avec le rapport qu'ils ont avec les gens avec lesquels ils travaillent, on est foutu ! On est foutu, dans deux ans c'est fini. Tout le monde peut dire que c'est génial et absolument formidable, mais à partir du moment où cette parole se délaie, se diffuse, j'ai l'image de la masse, j'ai l'image d'une chose qui se dissout dans la masse...C'est peut être aussi bien qu'elles ne soient pas forcément médiatisées. Je ne suis pas sûre qu'un spectacle créé n'importe où doive absolument passer à New York. Certains peut-être, mais là où elles ont un impact, ces paroles-là, ces pratiques-là, c'est aussi là où elles se font.

Gilbert Racina : - Mais vous n'êtes pas contre la réussite du groupe Kelt, par exemple ?

Catherine Boskowitz : - Pas du tout, je ne suis pas contre la réussite du groupe Kelt. Je trouve que c'est formidable ! Mais en même temps je pense que ce n'est pas un exemple. Ce n'est pas forcément exemplaire. C'est à dire que c'est formidable que cela se soit passé, et je pense qu'à côté, doivent exister d'autres choses, peut-être plus souterraines, plus clandestines, qui ont autant de force. Elles ont peut-être aussi plus de force quand elles sont clandestines. A partir du moment où le coup de projecteur arrive, il faut se méfier. Il faut se méfier de la médiatisation et de la manière dont, nous aussi, artistes et autres, nous positionnons par rapport à ces pratiques là. Une autre chose que je voulais dire, c'est que j'ai pas mal voyagé cette année et j'ai passé un moment en Afrique du Sud. L'écriture, la manière dont, par exemple, les troupes s'emparent de l'écriture pour écrire leur pièce, il y a quelques années, pendant l'apartheid, c'était une écriture de résistance. Ils ne pouvaient pas jouer les pièces qu'ils inventaient sans être poursuivis. Je parle de la communauté noire évidemment. Ces pièces étaient éminemment politiques. Il se trouve que maintenant, l'Afrique du Sud, après la révolution, est dans une autre situation, et les artistes se posent cette question. Maintenant, nous qui avons ce back-ground de résistance, comment est-ce qu'on peut travailler ? Est-ce qu'on peut continuer à être dans cette énergie là, d'invention, de travail avec les gens etc. La réponse pour l'instant, c'est oui. C'est à dire qu'il faut toujours se reposer les questions là où on est. Il faut toujours interroger la société dans laquelle on évolue pour que les choses avancent.

Alain Bellet : - Je voudrais dire deux choses. L'une sur le débat que Catherine évoque, quand tu parlais de méfiance. Effectivement, dès lors qu'un travail avec des gens que l'on n'attend pas dans ce travail, cette production, est fortement médiatisé ou reconnu, c'est vrai qu'il y a une suspicion que l'on doit avoir immédiatement. Je veux dire que quand Monsieur Virgin guette avec une longue vue quel est le meilleur groupe de rap qui va sortir de la cave numéro 15, ce n'est pas pour que ces jeunes qui chantent le rap soient mieux dans leur vie. C'est pour vendre lui, Virgin, un maximum de disques. Premier acte. Deuxième acte, Kelt et c'est tant mieux pour les deux dames de ce groupe qui sont avec nous, le livre existe. Je questionne les éditions Gallimard, je questionne les éditions Calmann-Lévy qui ont fait " Crame pas les blases " avec des élèves d'un professeur de français. Ces gens là, il y a dix ans, refusaient de publier la moindre ligne et d'entendre parler des ateliers d'écriture.

Gilbert Racina : - Peut-être parce qu'ils ont subi une pression ?

Alain Bellet : - Je ne sais pas s'ils ont subi une pression mais je sais, pour avoir conduit des gens dans une dizaine de livres, chez de petits éditeurs, qu'il y avait un vrai combat de la part de ses petits éditeurs. Pour imposer ce travail, pour imposer la reconnaissance de ce travail.

Gilbert Racina : - C'est à dire des petits éditeurs qui publiaient ?

Alain Bellet : - Les petits éditeurs publiaient souvent. C'est le mérite de L'Harmattan, qui n'est pas tout à fait quand même un petit éditeur, d'avoir soutenu les ateliers d'écriture par exemple. Même si ce sont aussi des commerçants et qu'il fallait qu'ils s'y retrouvent. Je veux dire par-là que je me méfie toujours quand il y a une orchestration d'un événement. Un événement qui est une prise en charge et de réalisations collectives et personnelles des gens dans un domaine artistique. Je prendrai un exemple, et je le fais peut-être exprès car Claire Simon est dans la salle. Il y a trois ans que l'on mène avec elle un atelier d'écriture dans un lycée professionnel au Blanc Ménil. Claire est professeur de lettres. La première année, il se trouve qu'il y avait la banlieue qui pétait un peu partout de manière négative. La presse découvre dans le journal municipal. Parce que la presse reste assise chez elle, ne croyez pas qu'ils font de l'investigation partout, ce n'est pas vrai, surtout la grande presse. Ils cherchent des sujets dans la presse municipale et ils tombent sur l'annonce d'un petit bouquin qu'on avait fini avec les élèves. C'était une période où il fallait du positif sur la banlieue. Là on a eu droit à la totale. Quand je dis la totale, c'est à dire qu'on a eu droit à Libé. Libé, c'est le chef de l'information, c'est le déclencheur. On a donc Libé qui arrive, derrière Libé on a eu France 2, puis M6, puis Le Figaro, Pèlerin Magazine. Les gamins, s'ils veulent aller manger gratuitement le dimanche à midi à Canal Plus, ils peuvent y aller maintenant. Je veux dire qu'au lieu que la presse s'interroge sur les pratiques d'écriture des jeunes aujourd'hui, dans les créations de ce genre, on préfère stariser un petit groupe qui a réalisé quelque chose, quitte à les gaver. Parce qu'ils en avaient assez les jeunes de voir ces journalistes. Je parle sous ton contrôle. Ils en avaient assez parce que cela devenait faussé, cela devenait épouvantable. Le phénomène de récupération et de bonne conscience que ces gens ont, et c'est vrai pour toute la presse parce que c'est leur métier (je le connais, j'ai été journaliste), ce fonctionnement-là fait qu'on va tuer l'initiative nouvelle dont on ne parle pas pendant ce temps là. Si un groupe est fortement médiatisé, on va croire qu'il n'y a rien d'autre à côté. C'est très dur pour les autres après de dire : " Hé, nous aussi on a fait un bouquin ".

Gilbert Racina : - Là, vous rejoignez le pessimisme relatif de Catherine ?

Alain Bellet : - Je le rejoins un petit peu.

Catherine Boskowitz : - Ce n'est pas du pessimisme. C'est le contraire du pessimisme.

Alain Bellet : - C'est une clairvoyance.

Catherine Boskowitz : - Oui, j'espère que c'est de la clairvoyance. C'est à dire qu'aujourd'hui à La Villette, avec cette grande manifestation des Cultures Urbaines, je pense que la question à se poser c'est celle-ci. En tout cas, c'est une des questions à se poser. C'est à dire comment continuer à inventer des choses, et peut-être qu'il faut faire autre chose maintenant. Je dirai presque qu'il faut faire autre chose. Peut-être que les ateliers d'écriture doivent continuer, mais sûrement pas tels qu'ils se déroulent actuellement. Parce que si l'on continue comme cela, on va évidemment à quelque chose qui va être totalement nivelé par le bas. Là où j'appelle, c'est surtout à continuer d'être sur le vif, continuer d'être conscient de ce qui se passe. J'interroge beaucoup les artistes là dessus, plus que les autres.

Gilbert Racina : - Alain Bellet, en guise de conclusion ?

Alain Bellet : - En guise de conclusion et pour répondre à l'interrogation de Catherine, je crois que tu appelles à la vigilance. Tu appelles à la vigilance, à la clairvoyance et tu as raison. Quelque part il y a un sujet que l'on n'a pas du tout évoqué, Pierre non plus. Par rapport à tous ces travaux, toutes ces pratiques, par rapport à l'ensemble des investissements des uns et des autres dans les quartiers de France et de Navarre, parfois dans les lycées et les collèges francophones au fin fond de la Pologne, c'est vrai que l'on n'a pas du tout évoqué comment toutes ces pratiques font bouger fortement l'écriture même des gens qui font ce travail. L'artiste ne reste pas indemne, et tant mieux, de toutes ces confrontations, de tout ce travail engrangé là. Je veux dire par-là que je ne connais pas, dans le domaine de la littérature, un écrivain qui pratique, ou qui a pratiqué avec des groupes, que ce soit au lycée, comme Kelt ou ailleurs, qui va écrire de la même manière qu'il écrivait avant de faire ce travail là. Qu'il ne va pas intégrer l'imaginaire, mais je dirais même le rapport à la structure littéraire, le rapport à la réflexion, le rapport à l'enrichissement qu'il y a eu de sa propre écriture dans cette confrontation à autrui. Je dirai que là les choses sont en train de bouger. La vigilance passe aussi par-là. Quand tout à l'heure Gilbert nous parlait de nouvelles écritures ou de nouvelle littérature, évidemment je crois que quand il y a la navette entre l'extériorité, avec une pratique sociale et culturelle forte, et l'intériorité, le retour devant sa propre page blanche ou son écran, je dirai que les choses ont évolué, ont bougé et sont naturellement différentes. La question que posait Catherine, c'est comment la structure éditoriale, la place de la littérature, les institutions dans ce pays, vont tenir compte ou pas de l'évolution et de ces changements. C'est vrai que c'est très compliqué, parce qu'on n'a pas affaire qu'à des philanthropes. On à faire à une industrie, on à faire à des commerciaux. On à faire à un public qui lit hélas beaucoup plus de choses que de la littérature. Voyez les difficultés pour un écrivain de sortir un livre, alors que Monsieur Balladur, Monsieur Fabius ou un autre sort un livre en 15 jours, avec 15 nègres qui vont écrire le livre.

Gilbert Racina : - Alain Bellet est un excellent orateur ! Yvelys, une dernière conclusion...

Yvelis Séraphin : - On a parlé de pression, mais peut-être que Gallimard a édité ce livre parce qu'il était bon ! Ensuite ce que je veux dire c'est qu'il y a peut-être des écrivains qui ont besoin de se nourir des ateliers de groupe, parce qu'ils n'ont peut-être pas d'inspiration personnelle et cela les nourri, cela leur permet d'écrire. Sur Lorient par exemple, il ne faut pas oublier que cela a provoqué une prise de conscience culturelle. J'ai découvert un danger, c'est qu'il y a des ateliers sauvages qui vont se mettre en route. On prend l'excuse de l'exclusion, et je pense que c'est pour se regarder le nombril. Parce que les gens qui sont exclus ne s'en sortent jamais et c'est simplement pour dire que l'on a fait quelque chose pour les gens.

Alain Bellet : - Juste un petit mot si je peux me permettre. Je suis d'accord avec vous. Je crois que c'est important de le dire parce qu'il y a énormément d'ateliers d'écriture qui existent dans ce pays. Je le disais tout à l'heure à quelqu'un qui a pratiqué avec nous sur La Villette. Il y a quatre courants d'ateliers d'écriture. Il faut le dire en quatre mots parce qu'on ne l'a pas dit et que je crois que c'est complètement en phase avec ce que vous venez de dire. Il y a effectivement des ateliers qui ressemblent à ce dont nous avons parlé là, sous la responsabilité de quelqu'un qui a ses mots, sa langue et son rapport difficile à l'éditeur. Il va conduire les gens. C'est le cas de Ricardo et de beaucoup d'autres. C'est une première catégorie, c'est celle dont on a parlé. La deuxième catégorie, ce sont les marchands de soupe, et il y en a. Vous allez payer 3000 F. un week-end en Normandie pour aller apprendre à écrire. Il y en a beaucoup de marchands de soupe maintenant. On ne va pas donner les noms mais on pourrait le faire. La troisième catégorie, c'est tout ce qui tourne autour de l'écriture brute, et là je me méfie beaucoup. Avec des psychologues thérapeutes qui vous regardent le nombril à travers vos lignes. Ceci est un troisième courant qui est très fort aussi. Le quatrième courant, c'est un peu la socio culture, qui n'a plus beaucoup d'accroches sur un public, qui fait des ateliers d'écriture mais uniquement en terme d'expression, sans qu'il y ait la dimension artistique.

Gilbert Racina : - Ce sera le mot de la conclusion. Je vous remercie tous, Catherine, Alain, Pierre, Solange et Yvelys.

 

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