ÉCRIRE disait-elle, Mme Duras 

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L'écriture n'arrive pas qu'aux autres et les millions de livres qui tapinent à perpète dans les trop vieilles bibliothèques n'y sont pas toujours pour quelque chose.
L'écriture est un jeu complexe de navettes entre les autres et soi-même, entre le monde tel qu'il se montre à voir et une intériorité toujours mutante, éternellement en devenir. Personne n'apprend vraiment à écrire, on s'y jette un jour, comme un banal besoin d'air pur, un geste de sauvegarde, un espace à gagner sur le rationnel, un lieu de retrouvailles avec sa propre histoire, avec sa part d'humanité.
Allez, une confidence pour commencer : l'école ne m'a donné envie de lire, pas davantage d'écrire d'ailleurs. Ce n'était pas pour moi, ces choses-là. La littérature me semblait poussiéreuse, décalée du réel. Ma mère écrivait La déchirure (texte jamais publié) et mon père agitait le bâton de l'histoire populaire pour se sentir davantage exister.
Si je n'avais trop pleuré, je n'écrirais pas. Si je n'avais trop pleuré, les mots seraient sans doute restés étrangers et extérieurs à ma propre sensibilité. Mais, il me fallait exprimer, dire, crier parfois.
Comment revenir sur le pourquoi, sur les fondements, les raisons essentielles d'une mise en plume ? Aucune évidence préétablie, pas même un soupçon de vocation... Juste quelques notes poétiques que l'on sort de soi pour conjurer le doute C'était il y a déjà bien longtemps. Trente et un ans, après l'orage de feu, la déraison, la mort violente de mes parents et le long travail de deuil qui choisit alors la feuille chiffonnée plutôt que le divan coûteux et pas forcément efficace d'un psychanalyste...
 
Pour le vingtième anniversaire de leur disparition conjointe, c'était un livre, Jeanne et André, un couple en guerre, le Livre, Jeanne et André, mes parents, le deuil, comme une naissance progressive aux mots, si loin des écoles, des figures et des carrières projetées dans la poussière feutrée des salons, des bibliothèques et des bienséances...

Pour moi, les blessures de vie et les fritures de l'âme sont toujours de réels moteurs d'écriture, des moteurs à vocations artistiques, quelle que soit la discipline choisie, celle que l'on ose finalement approcher Il y a eu d'abord le théâtre et la langue orale, puis le poème, la prose et la langue qui s'inscrit volontairement dans la durée. Aujourd'hui, j'aime lire mes textes à voix haute, un compromis sans doute, un besoin de cohérence, certainement.

 
Bien sûr, le deuil est toujours partout en ce début de siècle où pavoise l'indifférence généralisée, le sursaut de soi, la patinette et les rollers en sautoir, contre toutes les idéologies, balancées au panier des très vieilles histoires éculées. Le deuil d'espérance et le vague à l'âme primesautier valent tous les sésames. L'écrit sent la poudre à fusil, la colère majeure, les peines domestiquées, dépassées.
 
Pour moi, il était temps d'écrire, de jeter des mots, des pensées,
qui ressemblent à tous ceux que l'idée même de révolte effleure depuis longtemps, que la volonté d'agir sur l'ordre des choses mobilise, que les cris, las d'être murmurés, transcendent enfin
les ordinaires. Mais parfois loin des conflits, écrire, c'est d'abord retrouver des sentis, évoquer des passions, engranger des défis, juste pointer d'un bout de doigt distrait le sens des choses afin
de démêler le juste des injustices à foison, retrouver l'obédience à laquelle se confier, histoire d'adopter une filiation, un chemin d'espérance.
Les livres s'entassent toujours dans les placards aux frustration. Mais is les mots se conglomèrent pour jallir à l'improviste à l'heure arrêtée, depuis longtemps sonnée à la cloche des exigences que l'on se fixe, que l'on se donne, comme ultime sursaut de vie avant de se trouver vieux.
Écrire, c'est aussi bouger sans cesse. Peau, sensibilité, perception, regards sur le monde. Tout se transforme à souhait et le territoire de sa propre personne devient une véritable friche, la jachère de l'écrit en continuelle quête.
Il convient de bien nommer les choses pour les approcher. Se trouver dans la justesse d'une cohérence, entre le dire et l'affiché, le décidé et l'infrastructure. Des mots tout ça ? Non. C'est-à-dire des gens, des lieux, des éclats de rire, des regards ou des grimaces, un haussement d'épaules désespéré à l'écoute des maux du monde. Non, juste une histoire humaine que certains d'entre nous pressentent plus que d'autres.
L'écriture vient quand elle veut, sans prévenir, comme l'urgence d'une respiration haletante, un doigt qui se lève pour accuser des regards anéantis frôlant le bitume, la rue, le ballast, la grisaille. Oui, elle est un doigt qui veut montrer l'impossible route, le doigt de dieu, comme si le pauvre bougre n'était pas mort et enterré depuis longtemps, dans les avortements en série d'une très vieille histoire dépassée.
Le monde va, dit-on. Le monde, c'est-à-dire vous et quelques autres, vous et d'autres encore, femmes ou hommes, et des régiments d'inconnus qui piétinent le malheur d'autrui comme pour suivre un rite ancien, à jamais défait. Comme d'habitude. Au fond, écrire, c'est toujours viser l'autre, c'est l'école de l'autre qui donne à notre langue la patine du temps et le besoin de s'offrirŠ L'autre soi-même, dissimulé dans sa carapace, qui prend le temps de poser un regard oblique, l'autre, croisé au hasard d'un chemin de traverse, et qui devient personnage, l'autre, sans mystification, devenant lecteur, le temps d'une rêverieŠ L'autre, c'est notre bonheur et notre condamnation, l'Enfer, disait le philosophe du NéantŠ Mais moi, les autres m'ont toujours intéressé, questionné, attiré. Proches ou anonymes, ils s'imposeront toujours dans mes plates-bandes. Bien sûr, des cohérences se sont construites au fil des ans, de la Fédération des Maisons des Jeunes et de la Culture à l'action culturelle, de l'écriture solitaire aux pratiques sociales des ateliers et des chantiers littéraires où les imaginaires fleurissent diablement. Arrive alors la question du genre littéraire, noir, polar, histoire, jeunesse, mémoireŠ Les mots ont besoin de jaillir, au-delà des cadres, des étiquettes et des gondoles de vente. Sans doute, est-ce la quête d'une humble mémoire à travers l'histoire d'hier et celle qu'écrit notre époque qui me sert de boussole. Quel que soit le registre littéraire dans lequel je sévis, je crois vraiment que la littérature crèvera des étiquettes et des catégories, non ? Des histoires s'inventent, se reforment, se recomposent, sous le clavier. Les humains sont toujours de service et parfois le roman me semble constituer un détour. J'aime aussi le documentaire, les paroles d'autrui recomposées, un réel d'aujourd'hui ou d'autrefois, à peine mis en scène. L'essentiel reste le dire, le sentir, le hurler. Le convaincre aussi et là, l'autre pointe à nouveau sa fragile silhouette. Et puis les mots, ce ne sont pas que des livres écrits, publiés, et tous ceux qui restent à écrire. Il y a l'oralité et les discours à l'emporte-pièce. Les salles enfumées et les coins de cheminées plus intimes. Il y a encore les feuilles froissées, les poèmes griffonnés, les réactions spontanées à des images découvertes, les lettres, les mails, les pages d'un site Internet domestiqué. C'est aussi des carnets de voyage encore secrets, des notes d'Egypte, des mots jetés à vif ce printemps, sur le sable trop jaune et les pierres vertes du Sahara Mais je sais bien que les souvenirs jaunis ont besoin d'encre et de mots pour exister à jamais.