La réussite pue la mort, savez-vous ?

 

Il était temps enfin d'écrire, de jeter des mots, des sentis, des idées qui ressemblent à tous ceux que l'idée de révolte effleure depuis si longtemps, que la volonté d'agir sur l'ordre des choses mobilise, que les cris, las d'être murmuré, transcendent enfin les ordinaires. Les livres s'entassent toujours dans les placards aux frustrations, les mots se conglomèrent pour jaillir à l'improviste à l'heure arrêtée, depuis longtemps sonnée à la cloche des exigences que l'on se fixe, que l'on se donne, comme ultime sursaut de vie avant de se trouver vieux.

Des mots, c'est-à-dire des gens, des lieux, des éclats de rire, des regards ou des grimaces, un haussement d'épaules désespéré à l'écoute des maux du monde.

Les tours américaines viennent de tomber quand l'idée de ce texte-là prend juste forme. Juste une histoire humaine, avec les tours et tous les morts qui vont suivre, les tours dont l'homme accoudé au comptoir des désabusés se moque bien au fond, c'est juste un prétexte de vie pour célébrer la mort, juste un brin de converse éphémère pour éviter une trop grande solitude.

Certains sont anéantis, d'autres pavoisent, d'autres enfin se croisent dans l'indifférence générale. Moi, je vis avec la mort depuis longtemps déjà, je vis, avec cette idée de mourir demain, plus tard, selon l'impossible contrat qui pèse plus fort sur vous, certains matins d'hiver où le ciel n'offre aucun répit, aucune issue possible.

Je voudrais confier, dire, hurler des phrases essentielles que la terre entendrait avec une curiosité renouvelée, le bonheur de patauger un instant dans une belle pureté renouvelée, quasi inaccessible.

D'abord, retrouver des sentis, évoquer des passions, engranger des défis, juste pointer d'un bout de doigt distrait le sens des choses, démêler le juste des injustices à foison, retrouver l'obédience à laquelle se rattacher, se confier, histoire d'épouser une filiation, un chemin d'espérance. Bien sûr, le deuil est partout en ce début de siècle où pavoise l'indifférence généralisée, le sursaut de soi, la patinette et les rollers en sautoir contre toutes les idéologies balancées au panier des très vieilles histoires éculées, le deuil d'espérance, le vague à l'âme prime sautier valant tous les sésames.

Le monde va, dit-on, le monde, c'est-à-dire moi et quelques autres, vous et d'autres encore, toi et des régiments d'inconnus qui piétinent le malheur d'autrui comme un rite ancien à jamais défait. C'est dit, la terre est petite, petite à ne plus offrir d'espaces de salut, de terres vierges de toute habitude, une terre à découvrir au fil des vies mêlées.

L'écriture revient alors comme l'urgence d'une respiration, un doigt qui s'élève pour accuser des regards anéantis qui frôlent le bitume, un doigt qui veut montrer l'impossible route, le doigt de dieu, comme s'il n'était pas mort et enterré dans les avortements en série d'une très vieille histoire dépassée.

Je disais la mort, l'ultime passage à peine exagéré, une transcendance magnifiée en quelque sorte où les peureux tremblent, les agités s'agitent, les nantis nantissent. La mort comme système de survie, problématique de survivance, au choix. Et puis la quête de l'apaisement, la belle paix tant souhaitée par les êtres en souffrance de par le monde, par les sentiers méprisés des chemins de traverse que chacun évite comme il peut, sûr de son étoile, confiant en des avenirs assurés, côtés, orchestrés, sécurisés.

Les tours qui sont tombées n'ont fait que dire que rien ne va, que tout vacille, que les temps à venir illustreront le doute d'une humanité trop attentive à son égocentrisme.

Tous coupables, les bons, les méchants, le bien, le mal, vous et moi, dans nos passivités, nos laxismes, nos déconvenues citoyennes, avec les toutes petites satisfactions de l'ordinaire, les javas shootées à la satisfaction à bas prix, les calculs géométriques qui n'en finissent pas de scander la vieille ritournelle de l'adjudant abruti, gauche, droite, gaucheŠ Pauvre fantoche reproduisant à l'infini de ses cordes vocales le credo immortel de la chose publique.

C'est le sens qui manque, le sens que l'on adopte pour cheminer ensemble, le sens que l'on choisit au croisement des vieilles lunes, le sens enfin d'une terre insensée, où le business s'était pris un moment pour une philosophie.

Pauvres philosophes que ces boursicoteurs, ces penseurs de papiers noircis, ces politiciens de l'instantané qui ignoraient jusqu'à maintenant qu'ils étaient dérisoires, inexistant, médiocres. Le monde, c'est vous, c'est moi, pas le vaste réseau des buveurs de sang par numérique interposé, le vaste réseau des marionnettes informationnelles par audimat surdimensionné. Allez, le monde des prières et celui des injures, des manichéismes et des schémas salvateurs ne fait que précéder la mort programmée.

Qu'avons-nous fait des idées neuves ? Des programmes négociés, des plates-formes atrophiées, des compromis toujours prêts à se compromettre au tout venant.

La réussite pue la mort, savez-vous ? La réussite des tueurs d'espoir, confondant le bonheur et le confort, la béatitude et le bien-être, l'amour et l'aménagement bienséant d'osselets de bon voisinage. Ce siècle-là aurait troublé Saint-Just et quelques autres illuminés d'alors, attaché à l'idée du bonheur à construire, une idée novatrice et européenne disait-il, si loin des tracas des faiseurs d'EuroŠ

ALAIN BELLET

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