De quelle délicate
cruauté le désert avait-il joué l'ambassadeur
? Etait-il un passage ? La voie secrète d'une initiation ?
Une quête de pureté peut-être ? Dans tous les
cas, l'homme estimait déraisonnables ces instants de vie
où il avait réussi à dépasser ses
propres limites... Qu'était-il venus vivre et chercher en
dehors de la saison touristique, au c¦ur du
Ténéré ? Dans son esprit, l'évocation
du Sahara court-circuitait auparavant le rationnel,
évoquait l'espace, la liberté, la vacuité,
voisinant à la table des concepts l'évanouissement
des contraintes... Caravane... Le mot mythique sonnait comme une
étrange invitation, l'or et la myrrhe des rois mages des
enfants du monde...
Bien sûr, la charge
affective restait considérable à l'heure des
découvertes et de la mise en péril des
certitudes.
L'épreuve à venir
avait tissé sa toile à l'insu de la femme toujours
disposée à courir le mondeŠ Elle avait longtemps
préparé son périple, convoquant
l'indispensable, organisant la pharmacie et le matériel,
puis elle avait aiguisé son imaginaire, prête
à toutes les ouvertures.
De son côté,
l'homme avait accepté l'idée même de
l'aventure, sans davantage de préparations. Juste oser un
oui de confiance jeté dans l'urgence des calendriers, un
désir d'ailleurs, sans douteŠ Et puis, la découverte
des nomades Touareg ne valait-elle pas tous les ensablements de
l'âme ? La vie de ces êtres mitonnés au respect
des traditions, ces hommes farouches si loin des mutants bordant
nos propres vies, ressemblait à celle des indiens
amérindiens décimés par les colonsŠ
Là-bas, c'était la civilisation du bison et des
grandes herbes, là, celle de la chèvre, du chameau
et des rares épineux, différences guères
essentielles à l'égard des prétendus
civilisés occidentauxŠ Parmi les peuplades encore
traditionnelles, le coca-cola remplaçait sournoisement les
carabines Winchester mais l'objectif destructeur restait
évidemment le mêmeŠ Pourtant, les pieds dans le sable
au sein d'une caravane traditionnelle, l'homme n'en menait pas
large, prisonnier qu'il était de l'errance.
Prisonnier d'une
immensité sans limites où la survie obligeait aux
habitudes séculaires des nomades. Il aimait les observer
à la dérobée, les premiers jours, ceux qui
distanciaient et ceux qui offraient leur sourire malgré le
grand cheche sensé les protéger de tout, ou presque.
Disposé à toutes les audaces, il oubliait de
s'inquiéter des épreuves à venir. Laisser
venir, se laisser vivre dans l'étonnement gradué,
oublier ce qui il était, les consignes ne le rassuraient en
rien.
L'homme se souvenait du premier
jour, au moment où les quatre-quatre qui les avaient
conduits au point de rendez-vous s'éloignaient à
vive allure de l'Adrar Madet. C'était au pied d'un piton de
roches noires dominant l'étendue sans limites du
Ténéré sur près de trente
kilomètres de longueur que les nomades s'étaient
regroupés en l'attente du départ. Vingt-cinq
chameliers et une quarantaine de chameaux allaient les initier au
désert. La première rencontre - les regards
baissés des plus jeunes, les mains des anciens qui heurtent
doucement celles des étrangers pour une première
approche - restaient gravés dans l'esprit du voyageur.
Bienvenue au désert, semblaient exprimer tous ces yeux
surlignés de kole. Face aux occidentaux, les Touaregs
semblaient guetter leurs réactions, les premières
mimiques, l'expression des sentiments de crainte, affichés
sur le visage découvert et rougissant des blancs.
Dissimulé derrière sa coiffe poussiéreuse,
l'homme le plus âgé du groupe les avait invité
d'un regard à pénétrer dans son monde. Dix
mille ans de désert s'offraient alors dans la douceur qui
perlait des plis du visage buriné. La posture du vieil
homme affichait visiblement une palette de vertus anciennes
rappelant inconsciemment au voyageur le souvenir des hommes
attachés à la terre rencontrés dans son
enfance. D'emblée, il avait aimé leurs gestes
simples, le chemin des corps éprouvés par la
chaleur, le goût de l'eau à l'apparence
indescriptible, la féerie d'un ciel étoilé,
la majesté des dunes redéfinissant à jamais
la taille des humains. Mais il était des instants fragiles
où l'agitation caravanière ne comptait plus....
Pour les voyageurs, le
Ténéré était une terre du bout du
bout, enfoui, d'une remuante Afrique. Se déplaçant
comme une longue grappe, la caravane s'étirait, les hommes
et les bêtes lourdement chargées de bagages, de foin
pour nourrir les chameaux et de bois de chauffage pour les feux
alimentaires, avançaient d'un pas régulier vers
l'Ouest. L'astre incandescent brûlait les pupilles des
novices. Il était impossible d'échapper à la
ligne droite que la caravane traçait dans le sable.
Parfois, les chameaux marchaient de front et les nomades ne
cessaient de parler, de rire, d'inventer mille histoires. Leurs
voix marquaient la cadence rythmée par les sandales de cuir
tapant le sol avec régularité. Comme un gigantesque
serpent de mer, la vie progressait dans le néant. La
réalité épousait de nouveaux gestes, de
nouvelles pratiques, l'apprentissage pour se tenir en selle et
guider l'animal, l'aide au chargement et au déchargement
des trois tonnes quotidiennes. Malgré leurs cous trop
raides et leurs yeux fixés étrangement loin du
réel, les grandes bêtes, dociles ou querelleuses
selon les moments, apportaient aussi leur part d'humanité.
Elles étaient simplement la survie de tous et la
connaissance de la dépendance à l'égard des
chameaux s'imposait elle aussi.
De son côté, la
jeune femme savait le pari difficile. L'épreuve physique
allait lui demander d'énormes efforts, mais cela
n'était rien à côté des épreuves
morales qui s'annonçaient. Le désert l'obligeait
à puiser au fond d'elle-même d'impérieuses
ressources pour résister. Très vite pourtant, la
quiétude promise laissait la place à une fureur
insigne, une colère existentielle devenait son moteur
auxiliaire. Pour elle, la traversée fut longue et
difficile, physiquement, mentalement aussi. Son esprit
était accaparé par l'effort et son corps en
souffrance s'évadait souvent. Des pensées vagabondes
se posaient sur sa propre vie, puis elles revenaient à la
réalité du voyage, celle de l'immensité
minérale des paysages, celles des tensions du corps ou du
groupe évoluant dans un espace sans limites, terriblement
clos, où se succédaient d'étranges paradoxes,
nés de la rencontre de l'espace extérieur et
intérieur.
ne loi minérale
s'imposait désormais. Toute vie semblait proscrite à
des centaines de kilomètres à la ronde et les
quelques mouches volant alentours devenaient nomades elles aussi,
suivant le pas débonnaire des chameaux. Le bruit du silence
enveloppait les égarés volontaires, au milieu du
Sahara. C'était l'instant de tous les recueillements, des
vagues à l'âme, la magie en chaîne des souffles
au repos qu'on ne saurait mesurer à l'aune des habitudes et
des repères trop facilement sollicités.
Une évidente
sérénité aurait pu accompagner la
traversée d'un monde extérieur à une douce
torpeur humaine. Les nomades Touareg devinrent vite
incontournables. Il fallait apprendre et partager leur existence,
rustre, rudimentaire. Connaissances et observations étaient
gageures de vie sur le terrain d'une délicate survie.
Réapprendre le geste essentiel, loin des évidences,
rencontrer la différence n'était plus une remise en
cause mais rudiments d'existence.
Avec leurs expériences,
les voyageurs étaient contraints de vivre le même
tribut, l'immobilité d'un temps répétitif
sans réel espace intime. Les places définies au
départ s'ébranlaient, les pyramides d'un pouvoir
à l'Occidentale s'étiolaient, laissant exploser la
vraie nature des individus. Celle qui détermine face
à l'autre. D'abord l'être, puis le savoir encore trop
connoté de dirigisme... Seuls les crépuscules
flamboyants offraient une sorte d'apaisement voisinant le
départ soudain de la lumière. Loin, si loin des
villes, loin, si loin des hommes. La nuit venue, un vent presque
frais nettoyait les consciences endolories par la terrible chaleur
du jour. C'était l'instant des confidences, les corps
endoloris par de très longues étapes. Seules les
étoiles connaissaient tous des doutes des voyageurs.
La Caravane devenait l'unique
protection, la matrice des émotions, la sommité
d'une intériorité salvatrice où
l'extérieur de l'infinitude rimait avec
néant.
Au gré des jours, la
caravane avançait et l'histoire des hommes aux visages
dissimulés s'écrivait indéfiniment au
calendrier du recommencement perpétuel. Semblables à
leurs ancêtres, fidèles à leurs traditions
sans lesquelles ils n'existeraient plus. Le regard perdu vers un
horizon sans limites, l'homme s'imaginait de furieuses
chevauchées à l'heure des razzous, lorsque meurtres,
esclavage et rapines intégraient aussi le fil des jours
ordinaires.
Soudain, au crépuscule
d'une journée semblable à d'autres, un homme
était apparu, semblant venir de nulle part. Était-il
de chair, de sel ou de sable ? C'était l'image
d'Épinal de l'homme bleu emmitouflé et drapé
dans le tissu sans limites des années
mélangées. La vieille âme avait surgi
au-devant des chameaux comme un djïn déroutant.
Cachait-il un doute au fond de lui-même ? Était-il
l'esprit des très anciennes caravanes venu saluer celle-ci
avec mille recommandations ?
Marchant la tête haute
au-devant de leurs animaux, quelques nomades arboraient
fièrement de vieilles épées ancestrales,
celles des familles, des castes nobliaires, une rare richesse.
Leurs takoubas dataient approximativement du seizième
siècle, mais les lames finement ouvragées valaient
largement un rasoir sans histoire. Ils étaient des
guerriers privés de guerre, des passeurs sans message
audible, les ambassadeurs d'un hier qui perdurait dans
l'immobilité d'un temps arrêté.
Leurs corps trop maigres
semblaient flotter entre les dromadaires et les mots
égrainés à contrevent dans une langue
chantante résonnaient comme des bouffées de survie
distribuées à l'encan. Juché sur un chameau
pour une pause méritée, l'homme laissait son esprit
s'échapper au gré du balancement saccadé sous
un soleil de plomb.
La jeune femme avait du mal
à ne pas être, c'est-à-dire à n'avoir
guère de relations spontanées, vraies, profondes, au
sein de la caravane. Avance et tais-toi, telle semblait être
la règle absolue, la consigne de vie du groupe en marche
dans le plus inhospitalier des sites. Les femmes sont encore
indésirables sur les chemins de sable et les codes
ancestraux n'aident pas à la renaissance entière des
individualités.
Très vite, le voyageur
s'était dit qu'il aimait ces hommes étranges dont
l'avenir ne cessait de se conjuguer aux temps des passés.
Entre lui et eux, la distance était grande même si
l'humanité partagée au fil des jours les avait peu
à peu rapprochés.
Leurs existences étaient
trop dissemblables et les années lumières qui les
séparaient se gommaient parfois, l'espace d'un sourire,
d'un regard croisé, d'une main aidant une autre,
serrées sur les cordes des chargements des chameaux. Les
mots ne comptaient plus et dans l'effort partagé, des
amitiés impossibles et bien discrètes naissaient.
Après une très
lente progression, un voyage intérieur des plus fantasques
succédait au voyage réel. Les pieds frappant le sol
du Ténéré, l'eau brillante des mirages
prenait corps. Une marée imaginaire faisait et
défaisait l'immense grève fantasque coupant
l'horizon. Le regard changeait de cap, un nouvel océan
débordait des pupilles. La soif s'imposait, même dans
la fraîcheur nocturne où des pensées
évanescentes prenaient le relais.
Allongé sous le plus
joli plafond du monde, l'homme jetait un toast à la
santé des dunes... Il souhaitait juste un peu de silence
pour comprendre le vent, juste un moment d'accalmie pour
apprécier le temps. Il rêvait d'un peu d'eau pour la
soif de liberté, de l'eau pour s'enivrer de paix, de l'eau
et du thé pour renouer à l'infini du geste
retrouvé avec la tradition des générations
passées. Réveillés juste avant le lever du
jour par le bruit sourd et cadencé du pilon écrasant
le mil, c'était le signal d'une nouvelle agitation
matinale. Les feux du village improvisé dans le
néant brillaient dans le lointain. L'aube tendait son arc
de blancheur diffuse sur un fond de pénombre où la
lune éclairait encore les dunes. Regroupés par
quatre ou cinq et étrangement assis face à face, les
chameaux mastiquaient déjà leur part de paille
sèche. Les hommes s'affairaient, rituel du mil, rituel du
chargement. La chaleur montait maintenant au gré de l'astre
qui s'étirait de tous ses rayons. La journée
annoncée allait être semblable à toutes les
autres depuis l'éternité. Les chameaux n'avaient pas
bu depuis neuf jours et le fourrage commençait à
manquer.
Était-ce un rêve
verdoyant de pâturage qui les faisaient blatérer plus
fort que d'habitude
Le thé chauffait sur de
minuscules foyers de fer forgé transportables que les
hommes alimentaient de quelques braises prélevées
dans les feux de camps. Assis sur le sol sans égard
à la cruelle tapisserie d'épines qui recouvrait le
moindre espace d'ombre à l'abri d'arbres
desséchés et souffreteux, l'homme jouait à
recomposer l'hier, pénétrant dans le temps pour
l'éternité d'éphémères secondes
d'une saveur sucrée. Quatre fois, trois thés, magie
des gestes immuables, sans cesse recommencés, de ceux qui
passaient là où leurs ancêtres étaient
mille fois passés. Douze petits verres de thé
quotidiens, avalé brûlant, participaient d'une simple
structure humaine. Le thé de Chine sans menthe un peu trop
sucré constituait un chemin de délices, le cadeau
que l'on s'offre quand la caravane s'arrête enfin. Les
dattes un peu dures, le thé, le lait de chamelle, un peu
d'eau, parfois un peu de viande de chèvre, c'était
l'abondance en terre saharienne dès lors que le pilon avait
su écraser le mil et que celui qui l'avait frappé
avec patience était vivant. Les regards croisés
invitaient au partage des risques, minimisés par la
confiance posée d'emblée sur les épaules si
frêles de ceux d'ici. Ces hommes qui se savaient
menacés à jamais par la marche du monde, ces hommes
fiers jouaient les incontournables traits d'union avec une nature
maîtresse des devenirs. Certains doutaient de la
pérénité d'une vie à part, à
l'abri des turbulences du monde. D'autres s'imaginaient ailleurs,
prêts à découvrir d'autres
réalités que cette terre brûlante qui les
avait façonnés. Parmi les plus jeunes chameliers,
certains restaient intacts de toute pollution occidentale,
jusqu'à l'ignorance du français, pourtant langue
nationale du Niger... D'autres encore voulaient tout savoir, tout
connaître, échangeant volontiers leurs mots et leurs
coutumes contre le moindre savoir de passage. Le voyageur se
souvenait de la carte de France qu'il avait maladroitement
dessinée, recroquevillé près d'un feu de
camp, pour situer Paris, au grand bonheur de celui qui l'avait
sollicité.
Elle se sentait
prisonnière, il se savait dehors, dehors mais
enfermé, dans un village qui se déplaçait au
gré des chameaux, ultime rempart, certitude minuscule de ne
pas disparaître entre deux grains de sable. Les bêtes
blatéraient et les deux voyageurs commençaient peu
à peu à douter. D'eux-mêmes, de l'issue
possible, de l'enracinement dans le réel d'un morceau de
terre sablonneuse que les dieux avaient blanchie à l'envi
un soir d'ennui, de vague à l'âme, de
déraison. Sable et cailloux étaient leur part
quotidienne, l'ultime univers pour un moment de vie, un instant de
doute terriblement long.
Pourtant, le
Ténéré leur apparaissait encore comme un
envahissement de plénitude. La nuit tombait sur les dunes
et leurs regards se posaient à l'infini des vagues de
sables... Le soir venu allait permettre de se retrouver, mais une
lourde fatigue troublait le cheminement de la pensée. La
confrontation avec une nature si dure, si hostile était
difficile à accepter. Sous les étoiles, les tensions
s'amenuisaient enfin.
Marchant parfois à
l'avant des chameliers et de leurs grandes bêtes un peu trop
chargées, l'homme avançait, la tête
plongée dans l'éternité d'une gestuelle
toujours recommencée. Il avançait comme dans le vide
d'une histoire perlée, de creux, de bosses, une histoire
joliment peignée par un vent de sable qu'un architecte
démesuré aurait soufflé par mégarde.
C'était comme un ensablement des références,
des idées reçues, une fine poussière de vent
décapant les vieux réflexes. L'Europe était
loin de ce réel de feu où les âmes voyageuses
tentaient de se sauvegarder des assauts des dunes. À
quelques mètres de lui, un nomade forçait souvent
l'allure. L'homme se souvenait-il des milliers de
kilomètres parcourus en plus de quarante années de
transhumance ? Pensait-il aux marchandises transportées
par-delà les frontières des pays voisins ? Libye,
Algérie, Niger, Mali, le caravanier avait fait cent fois la
route, renouvelant à chaque parcours les gestes identiques
de sa vie. Charger les animaux, décharger, avancer,
recommencer encore.
L'allure décidée
et le corps tendu, l'homme semblait domestiquer l'espace qu'il
traversait comme l'habitué de déplacements
quotidiens effectués pour une simple survie, une question
banale de latitude l'avait planté dans le sable et les
caillasses noires. Ailleurs, il irait aussi travailler, d'une
autre manière, avec d'autres rythmes que celui de ses
propres pas. Si le désert était sa terre, il
était aussi son gagne-pain.
Cet homme aurait pu avoir mille
ans ! Il avançait au-devant des chameaux. Son pas massif,
assuré, signait une certaine nonchalance, celle du
connaisseur, du professionnel. Une pointe d'ironie semblait
suspendue à la commissure des lèvres, lorsque le
cheche tombait à l'heure de la chique.
Robuste comme les roches noires
de l'Aïr, le chamelier semblait piétiner sur place,
adaptant son allure à celles des Européens. Plus
à l'aise en langue arabe qu'en français, ce
descendant de guerrier Tamascheq possédait un joli
côté de baroudeur du désert. Une cascade de
rires accompagnait ses pas. À d'autres moments, il
chantait, chevauchant sur un chameau, faisant corps avec lui. Ses
chansons étaient bucoliques et sa voix mélodieuse
semblait se chercher un passage entre douce rêverie et
dureté de la réalité nomade. Gravité
et litanie, aigu suranné et grave miraculeusement juste, la
voix de l'homme rythmait l'avancée de la caravane.
Intrigué par sa force, le voyageur l'imaginait guerrier de
toutes les contrées reculées de la planète.
Il le voyait en Mongolie, sur la banquise, avec de vagues cousins
amérindiens, la chevelure perlée de plumes
d'aigles... Il était un nomade sauvegardé par le
hasard des réalités climatiques, par le
désintérêt des marchands, l'inexistence de
richesses minières, la mise entre parenthèses d'une
modernité semblant si loin des grandes dunes.
Son regard embrassait une
grande part du Sahara et par magie des paradoxes, une profonde
sagesse s'y inscrivait, mais parfois les yeux usés par le
soleil laissaient perler comme une once de peur, celle que l'on
connaît, que l'on domestique, au fil des années. Le
désert était sa terre ou plus exactement l'homme
savait lui appartenir, comme les pierres, le sable, les animaux
sauvages tapis à l'abri des grandes roches de marbre
blanc.
Le temps n'existait plus. En
quelques longues journées de marche, il s'effaçait
d'une urgence d'ailleurs qui n'avait plus prise ici. Les hommes
regardaient devant eux, appréciaient-ils sans doute leur
Sahara, le vrai squelette du monde, aurait dit Théodore
Monod, selon l'un d'eux... Oui, le temps se redéfinissait.
Seul, avec si peu, plongé dans une immensité
millénaire, c'était de l'ordre d'un recommencement
diffus où la vie n'est qu'infime particule dans un
océan ou la vacance d'eau lui confère une infinie
profondeur. La force du paysage imposait toute une gamme inconnue
de sollicitudes..
À la frontière
des sables, les hommes et les chameaux réécrivaient
sans cesse leurs gestes ancestraux. Le repos des premiers et le
fourrage des seconds se conjuguaient dans les oueds de passages.
Leur pacte valait partage de rôles, de territoires.
Au-dessus d'eux, la rocaille du massif de l'Aïr veillait
à ce que rien ne bouge, rien ne bifurque des places
instituées.
Le chamelier n'existe que parce
que le chameau existe aussi, et la réciproque de cette
dualité millénaire permettait aux deux
espèces de survivre. Ici, l'homme était nature, il
se mélangeait sans choisir d'autres chemins avec ses sautes
d'humeur, ses humeurs climatiques suspendues à
l'idée simple d'une pluie à venir. C'était le
vent de sable qui ponctuait cette journée semblable
à mille autres.
Il poursuivait sa danse,
sonnait l'heure du branle. Mais les grandes dunes attendaient les
voyageurs pour un nouveau passage...
Nulle part, chez
personne
Pour le voyageur, l'espace
s'appartenait indépendamment des hommes. S'ils venaient,
ils étaient chez personne, ou plutôt prisonniers
d'une sorte de force inouïe qui égrainait les vies au
grand sablier du temps..
La lente progression permettait
toutes les réflexions, tous les monologues
intérieurs. " Je suis vivant, encore vivant, malgré
la fatigue, le trop peu de nourriture, le compte d'eau quotidienŠ
" Pensait-il parfois. L'enfermement prenait forme et l'idée
associée du désert et de la liberté
s'étiolait au gré des distances inouïes
parcourues au pas des chameaux. " Tu es libre d'avancer, de
penser, de tituber aussi, ivre d'une soif inassouvie, ivre d'une
pureté si décalée avec
l'antériorité d'une confortable existence
occidentaleŠ " Se disait-il encore, maltraité par une
nature revêche que certains assimilent volontiers à
de la pureté.
À la limite du massif de
l'Aïr et du Ténéré, dunes jaunes et
roches noires s'entremêlaient pour le plaisir des yeux.
L'immensité désertique semblait presque
hospitalière tant le spectacle ravissait les regards... Le
vent dominait, bourlinguait les c¦urs.
De longues langues rocheuses
bordaient l'horizon, elles mariaient les regards à la
minéralité qui imposait un étrange respect.
À l'allure lunaire, elles semblaient murmurer le cantique
lancinant de l'histoire universelle des minéraux d'ici,
pierres brutes et pierres travaillées, plusieurs
millénaires auparavant. Le tracé d'un gigantesque
cirque volcanique tapissé de laves sombres et de cailloux
verdâtres souhaitait la bienvenue à sa
manière. Le temps semblait s'être perdu dans
l'immensité dérisoire qui s'offrait au regard des
voyageurs. Dunes et rochers s'accordaient-ils pour juger
l'étalage exigü d'une humanité
délétère ? La quête d'ombre rassemblait
les humains sur des surfaces minuscules sous le premier accacia
venu. La promiscuité forcée des voyageurs
dérangeait leur vague à l'âme et à
l'heure de la sieste, philosophie ancestrale et modernité
tapageuse tarabustaient les esprits
échauffés.
Soudain au détour d'un
pierrier, l'eau surgissait dans le regard poussiéreux des
hommes. Limpide et pure, elle semblait lécher les grandes
roches formant comme une bouche complice pour la soif du voyageur.
Une guerre de l'eau aurait pu faire mille ravages ici ! Elle
peuplait toutes les inquiétudes et constituait la matrice
de la sauvegarde de tous. Puits, érès, gueltas,
l'eau appartenait aux hommes, aux troupeaux, aux animaux sauvages
qui s'attroupaient à faible distance. Chèvres,
ânes, gazelles, évitaient juste la soif au même
instant que le chacal de serviceŠ L'eau demeurait l'essentiel d'un
vie asséchée par le sable.
Les chameaux étaient
allés s'abreuver à la guelta d'Agamgam et la fin
d'après-midi permettait la vacuité de la
pensée, le regard accroché aux arrêtes
rocheuses du plateau du Takolocouset dominant l'horizon. Les
roches noires éclairaient étrangement les dunes en
contrebas. C'était la grande récréation du
lavage des corps, Chacun se berçait de ses chimères
intimes. Ce vendredi-là, les Touaregs s'apprêtaient
discrètement pour la grande prière du soir.
Au pied de l'arbre de vie
truffé de guerbas remplies d'eau fraîche, le temps
d'un repos mérité permettait de retisser la toile de
ce voyage peu commun. Retrouver des racines à la terre,
revisiter l'hier dans le traditionnel d'aujourd'hui, aller vers
l'apprentissage du respect d'autrui, là où la
denrée est plutôt rare.
Suivant des heures durant un
immense oued asséché, entre dunes jaunes et montagne
noire aux alentours de Tanao, le voyageur imaginait la vie des
hommes quand le désert n'existait pas. Quand des lions et
des girafes folâtraient dans les grandes herbes des gorges
de Tarakaoui et que les hommes de cette époque
reculée gravaient sur les grandes roches environnantes de
naïves représentations, des autruches, des girafes,
des vaches ou des guerriers à moitié nus,
parés pour la fête à venirŠ
C'était avant les
Touaregs, avant les cheches dissimulant les visages des hommes,
avant le prophète Mahomet déferlant sur les esprits
animistesŠ
Et puis, comment imaginer la
période reculée où le lac Tchad
s'étendait jusqu'au massif de l'Aïr, formant une jolie
mer d'eau douce ? L'homme pensa aux poissons de ce temps, à
la douceur des fins de journées préhistoriques en
bordure des eaux ondulées par la brise du
crépuscule. L'eau à boire, l'eau à
rêver, l'eau et la mémoire de l'eau qui aurait pu
raconter la genèse d'une Afrique encore jeune.
Ce soir-là, le vent
avait repris sa danse obsédante enfermant dans une
gigantesque extériorité les envies de cocon
protecteur. Malgré une chaleur éprouvante,
plantés dans une sorte d'herbage insolite, les nomades
coupaient du fourrage pour le casse croûte des animaux.
C'était l'image éternelle du paysan travaillant sa
culture, celle du berger nourrissant son troupeau, c'était
du Millet à l'heure de l'Angélus même si la
prière se faisait vers l'Est, les genoux à terre. Un
homme fouettait l'herbe séchée malgré les
cinquante degrés à l'ombre.
L'heure basculait vers la fin
de journée, avec le vent, toujours cette onde invisible
bousculant les pensées, usant les hommes, asséchant
les outres d'eau et les visages tannés par le soleil.
La sieste s'achevait, les
préparatifs d'un autre départ commençaient.
Les bagages déposés dans le sable, la quête de
l'eau pour une nouvelle étape à venir.
Doutes et confrontations
Perdu, paumé,
planté dans le sable depuis plusieurs semaines, l'homme
revisitait l'essentiel de ce qu'il pensait être devenu. Les
rapports humains émergeaient du lot de ses
réflexions. Confronté à une
société féodale inféodée depuis
longtemps au bon vouloir du colon blanc, du guide, du touriste et
des tours opérators, il se sentait effrayé par
l'immobilisme, les rôles institués, la place faite
à chacun, une fois pour toutes. La tradition de ce peuple
lui semblait tout à la fois la réelle sauvegarde
d'un monde mais aussi le carcan préexistant, niant toute
évolution individuelle, tout nouveau tracé de vie en
bordure des routes obligées, pas d'ailleurs possible
découlant d'un chemin personnel. Bien sûr, la
croyance divine, renvoyée par les cinq prières
quotidiennes effectuées les genoux dans le sable et la
tête tournée vers l'Est, le questionnait au plus
profond de lui-même. Évidemment, les certitudes
aidaient à vivre, à survivre plutôt sur cette
terre de feu où les hommes n'avaient pas de place. Les
héritages respectés, les chemins obligés lui
semblaient si limpides eu égard aux bouleversements
traversés sa propre vie durant.
Plus la souffrance physique
alertait la jeune femme, plus son esprit prenait le large et
s'offrait des tangentes salutaires. Enfermée dehors, elle
se sentait dépositaire d'une liberté absolue de
penser, par-delà les frontières, les
catégories, la bouillie idéologique servie sans tact
ni manière, en France. Bien sûr, le jeu subtil des
cheches recouvrant les visages pour mieux les découvrir
à souhait l'amusait. C'était le code
nécessaire, le poids d'hier, le poids légendaire de
ces guerriers battus n'osant plus jamais montrer leurs visages aux
femmes des tribus, nécessairement moqueuses. Pour elle,
l'absurdité absolue d'un Sisyphe avançant dans le
sable s'imposait de plus en plus.
Pour lui, l'attente devenait
métaphorique, mystique même. Le vieux Beckett aidant
bien malgré lui, l'éternel Godot était
souvent à ses côtés, au détour d'une
pente trop douce, au creux d'une dune où l'¦il baladeur
redessinait de la féminité à perte de vue.
C'était une douceur
sauvage où la caresse des pieds effleurait la peau de sable
généreusement offerte... Les chemins de la tradition
se répétaient à l'infini de l'être,
mille gestes identiques se recomposaient, ponctués de
quelques mots, de rires, de prières ancestrales...
Litanies, qui savait ? Le désert apparaissait alors plus
que jamais comme un enfermement, l'idée majeure d'un replis
absolu sur l'intériorité... Le désert
obligeait chaque jour davantage à un replis sur soi,
négligeant les paysages offerts... Un replis pour se
ressourcer vers l'extériorité, juste pour respirer,
éloigner l'agression, l'abandon de soi-même, pensait
le voyageur fragilisé par sa découverte.
C'était l'heure noire où se conjuguaient les refus.
Alors la force hésitait, la résistance s'aiguisait,
la nervosité mise à nuŠ Peu à peu l'homme
comprenait qu'il ne savait rien de l'endroit où il se
trouvait mais tout d'un ailleurs, de son propre ailleurs et la
confrontation de deux mondes était difficile. L'autre ne
lui enseignait rien, il était, simplement, et lui,
prisonnier d'un espace inconnu, il ne pouvait être
lui-même, à part entière. La caravane
révélait alors une imposante
incommunicabilité liée à la mise en
présence d'un monde symbolique, ce qu'il savait porter en
lui-même, et d'un réel inimaginable avant d'y
être personnellement confronté.
C'était le grand pari de
la perte des repères, l'impossible jeu des comparaisons des
systèmes de vie, c'était la supercherie de la
suprématie d'un monde sur un autre. Il pensait que le
Sahara était une école d'humilité absolue, la
grande matrice des doutes. La démesure de l'espace
relativisait les limites humaines, nées d'un mode culturel
dominant.
Il ignorait toujours ce que le
désert pouvait réellement lui offrir en retour.
À l'inverse d'une liberté que la nature fantastique
pourrait donner, c'était du carcan à l'état
pur qui s'imposait. C'étaient des barreaux invisibles qui
régentaient alors la marche d'un temps limité au
séjour consenti. Il pensait que les grandes dunes
ridiculisaient à jamais la volonté de puissance
occidentale. Elles se moquaient à loisirs de ses
hésitations, de ses troubles. Il se disait alors que les
nomades étaient des éléments de
l'étendue sans limites, morceaux de dunes, fragments de
cailloux noirs. Ils en étaient d'une manière
intrinsèque. Alors des morceaux de comptines
ensablées grignotaient son esprit. Des rimes de vent trop
chaud l'accompagnaient.
Si tu énerves le
sable,
Pense bien qu'il s'en
rappellera
Invite Satan à
ta table,
Pense bien qu'il ne
t'oubliera pas
Ramène sans
cesse ta science
Pense bien que l'autre
te moquera
Sans respect, sans
conscience,
Pense bien que
l'addition viendra
Si tu négliges
l'art de vivre
Pense bien que le rejet
arrivera
Sans rigueur, navigant,
ivre,
Pense bien à la
misère des rats
Des villes, si loin, si
loin d'ici
Chaque soir, il se demandait si
l'homme occidental était condamné à
reproduire sa propre culture, où qu'il se trouvât. Il
voulait comprendre la force des assimilations réciproques.
Gestes de vie, gestes de mort,
les aiguilles simplifiées d'une horloge naturelle
avaient-elles été plantées au milieu de
désert ?
La mort de l'animal arrivait
avec la faim de viande. La mort grave que l'on donne sans haine,
sans remords. Juste un geste précis, l'habitude. La mort
était là, présente, tapie dans
l'immensité. La mort semblait attendre, nous attendre
à tous moments, dans cet espace de non-vie où la
survie s'offrait comme un cadeau-surprise. Elle habitait l'espace,
flirtait avec le raisonnable, imposait ses rythmes. Mort-serpent,
mort-scorpion, mort-déshydratation.
La palette macabre
s'amplifiait. Je nourris et je tue, actes majeurs d'un passage de
vie éphémère entre naissance et mort
annoncée. Rien, un grain de sable, un morceau de natureŠ
L'homme savait tout de la fragilité du vivant, tout d'une
aventure tragique où l'espérance serait un luxe
inaccessible.
Il savait tout de sa propre
faiblesse, tout comme l'enfant qui l'observait imaginait le chemin
impérieux à parcourir pour survivre. Quitter les
ânes et le campement familial, devenir grand, fort, utileŠ
Une vie tracée à son insu depuis des siècles.
Que pouvait-il espérer d'autre ? Pouvait-il envisager autre
chose qu'un chemin héréditaire ?
Les forteresses de la
méfiance s'étiolaient peu à peu. Dans un ciel
trop limpide, les corbeaux sahariens vocalisaient. C'était
l'heure des visites au campement croisé au détour de
la route... " Je vous invite chez ma cousine, là. "
Plusieurs femmes étaient
dehors, c'est-à-dire chez elles, dans l'intimité
frustre d'un campement de fortune dépourvu du moindre
confort. Chez elles, quelques ustensiles accrochés dans les
branches, le nécessaire pour la faim et le sommeil et
surtout leur beauté offerte à l'¦il du voyageur
valait largement les superflus de nos confortables installations
occidentales.
Assises à l'ombre de
quelques grands épineux, leur vie semblait s'écouler
au rythme des chèvres à surveiller, des enfants
à éduquer, de la pluie à attendre pour
changer de lieu. Ces femmes semblaient heureuses, insouciantes
presque.
L'idée de bonheur se
confondait-elle avec l'intensité de leurs regards, avec la
profondeur du noir de leurs cheveux que le vent mélangeait
à loisir. Démunie de tout le superflu d'une vie
à l'occidentale, la Targuie se foutait bien au fond des
revendications féministes si significatives d'un monde
mutant... Elle était ailleurs, dans un autre univers,
immuable à jamais pensait-elle peut-être, le visage
libre de tout voile...
C'était juste la nature
qui donnait l'heure de vivre, de vieillir, de mourir.
Fières de leur vie
à la rude, les femmes Targuies aimaient rire à
l'insu de leurs hommes. Faisaient-ils les frais de cette
hilarité juvénile qui éclairait aussi le
visage des vieilles femmes à la peau abîmée
par l'éclat du soleil ?
Autour du campement, des
enfants jouaient simplement à la vie, surveillant les
cabris, les ânes, les chamelons... Dans la fournaise
saharienne, des oasis se déclinaient dans les gestes
séculaires des jeunes femmes...
Vers la conscience
d'être
Dans l'étendue
brûlante, des garçons de six ans surgirent de nulle
part, sourire et méfiance aux lèvres. Dans la main
de l'un d'eux, une caillasse apparut... Ils étaient d'un
monde hors du monde, d'un lieu mystérieux qui aurait
échappé aux géographes.
Ces enfants voyaient des
Européens pour la première fois de leur vie et
c'était d'abord la peur qui les animait. La peur de
l'étrangère au visage clair, la peur de l'appareil
photo déclenchant la riposte, la pierre ramassée
à la hâte, saisie comme une première
protection.
Connaissaient-il l'unité
de la terre ? Se confondaient-ils avec elle ? Ils gardaient leurs
chèvres, leur jeune vie durant, et rien n'aurait pu en
altérer le cours. Seule la jeune femme comprit alors
l'impossible rencontre de mondes que tout opposait. Celui d'un
savoir coupé des racines de la terre, celui de la nature
à l'état brut où l'individualité
n'existait pas. Quel était alors le plus grand bonheur
possible? Cette abstraction ne les concernait pas. Ils
étaient et cela suffisait. Du lever au coucher du soleil,
ils vaquaient dans ce grand nul part qui leur servait de maison,
d'école et de terrain de jeux. Et si l'école
française avait appris le monde aux quinquagénaires,
ceux-ci affirmaient confidentiellement que l'école du Niger
niait le nomadisme, militant aujourd'hui pour leur disparition.
Mais trève de
sérieux, les ânes n'étaient pas tous dans les
salles de classe...
C'était l'heure de leur
arrivée près d'un puits, quelque chose qui
ressemblait à s'y méprendre au bonheur.
Revenir là-bas ?
L'oued asséché
s'élargissait. Une nature soudain luxuriante transformait
les regards. De nombreux hameaux se succédaient maintenant.
Sous les grands palmiers bordant la piste, paysans et jardiniers
s'en allaient travailler. Des traces de pneus déflorant
à tout jamais le sable indiquait une autre transhumance.
Le village était tout
proche et marquait une frontière. Déjà, le
Sahara se dissipait dans les faubourgs d'Iférouane
où l'Afrique imposait sa fragile physionomie.
Pourtant l'hier perdurait dans
le savoir-faire ancestral de cette belle femme qui construisait
des cases avec des feuilles de palmes ou dans les gestes
assurés du Touareg tirant de l'eau au puits d'hier.
D'autres manières de
vivre concurrençaient désormais les gestes anciens.
Quelques voitures vrombissaient dans la poussière jaune du
matin. Le voyage s'achevait dans cette confrontation au
réel d'un monde mélangé, et les voyageurs
savaient ce qu'ils allaient garder de ces instants nomades.Ces
moments interlopes entre la poursuite d'une avancée et
l'image de la mort si présente dans la grande
chauffe.