Retour du Sahara
Inédit en cours d'écriture
Texte et dessins Alain Bellet
 
Retour accueil
Exposition Enfermé Dehors, photographies Patricia Baud

De quelle délicate cruauté le désert avait-il joué l'ambassadeur ? Etait-il un passage ? La voie secrète d'une initiation ? Une quête de pureté peut-être ? Dans tous les cas, l'homme estimait déraisonnables ces instants de vie où il avait réussi à dépasser ses propres limites... Qu'était-il venus vivre et chercher en dehors de la saison touristique, au c¦ur du Ténéré ? Dans son esprit, l'évocation du Sahara court-circuitait auparavant le rationnel, évoquait l'espace, la liberté, la vacuité, voisinant à la table des concepts l'évanouissement des contraintes... Caravane... Le mot mythique sonnait comme une étrange invitation, l'or et la myrrhe des rois mages des enfants du monde...
Bien sûr, la charge affective restait considérable à l'heure des découvertes et de la mise en péril des certitudes.
 
 
L'épreuve à venir avait tissé sa toile à l'insu de la femme toujours disposée à courir le mondeŠ Elle avait longtemps préparé son périple, convoquant l'indispensable, organisant la pharmacie et le matériel, puis elle avait aiguisé son imaginaire, prête à toutes les ouvertures.
De son côté, l'homme avait accepté l'idée même de l'aventure, sans davantage de préparations. Juste oser un oui de confiance jeté dans l'urgence des calendriers, un désir d'ailleurs, sans douteŠ Et puis, la découverte des nomades Touareg ne valait-elle pas tous les ensablements de l'âme ? La vie de ces êtres mitonnés au respect des traditions, ces hommes farouches si loin des mutants bordant nos propres vies, ressemblait à celle des indiens amérindiens décimés par les colonsŠ Là-bas, c'était la civilisation du bison et des grandes herbes, là, celle de la chèvre, du chameau et des rares épineux, différences guères essentielles à l'égard des prétendus civilisés occidentauxŠ Parmi les peuplades encore traditionnelles, le coca-cola remplaçait sournoisement les carabines Winchester mais l'objectif destructeur restait évidemment le mêmeŠ Pourtant, les pieds dans le sable au sein d'une caravane traditionnelle, l'homme n'en menait pas large, prisonnier qu'il était de l'errance.
 
Prisonnier d'une immensité sans limites où la survie obligeait aux habitudes séculaires des nomades. Il aimait les observer à la dérobée, les premiers jours, ceux qui distanciaient et ceux qui offraient leur sourire malgré le grand cheche sensé les protéger de tout, ou presque. Disposé à toutes les audaces, il oubliait de s'inquiéter des épreuves à venir. Laisser venir, se laisser vivre dans l'étonnement gradué, oublier ce qui il était, les consignes ne le rassuraient en rien.
 
L'homme se souvenait du premier jour, au moment où les quatre-quatre qui les avaient conduits au point de rendez-vous s'éloignaient à vive allure de l'Adrar Madet. C'était au pied d'un piton de roches noires dominant l'étendue sans limites du Ténéré sur près de trente kilomètres de longueur que les nomades s'étaient regroupés en l'attente du départ. Vingt-cinq chameliers et une quarantaine de chameaux allaient les initier au désert. La première rencontre - les regards baissés des plus jeunes, les mains des anciens qui heurtent doucement celles des étrangers pour une première approche - restaient gravés dans l'esprit du voyageur. Bienvenue au désert, semblaient exprimer tous ces yeux surlignés de kole. Face aux occidentaux, les Touaregs semblaient guetter leurs réactions, les premières mimiques, l'expression des sentiments de crainte, affichés sur le visage découvert et rougissant des blancs. Dissimulé derrière sa coiffe poussiéreuse, l'homme le plus âgé du groupe les avait invité d'un regard à pénétrer dans son monde. Dix mille ans de désert s'offraient alors dans la douceur qui perlait des plis du visage buriné. La posture du vieil homme affichait visiblement une palette de vertus anciennes rappelant inconsciemment au voyageur le souvenir des hommes attachés à la terre rencontrés dans son enfance. D'emblée, il avait aimé leurs gestes simples, le chemin des corps éprouvés par la chaleur, le goût de l'eau à l'apparence indescriptible, la féerie d'un ciel étoilé, la majesté des dunes redéfinissant à jamais la taille des humains. Mais il était des instants fragiles où l'agitation caravanière ne comptait plus....
 
Pour les voyageurs, le Ténéré était une terre du bout du bout, enfoui, d'une remuante Afrique. Se déplaçant comme une longue grappe, la caravane s'étirait, les hommes et les bêtes lourdement chargées de bagages, de foin pour nourrir les chameaux et de bois de chauffage pour les feux alimentaires, avançaient d'un pas régulier vers l'Ouest. L'astre incandescent brûlait les pupilles des novices. Il était impossible d'échapper à la ligne droite que la caravane traçait dans le sable. Parfois, les chameaux marchaient de front et les nomades ne cessaient de parler, de rire, d'inventer mille histoires. Leurs voix marquaient la cadence rythmée par les sandales de cuir tapant le sol avec régularité. Comme un gigantesque serpent de mer, la vie progressait dans le néant. La réalité épousait de nouveaux gestes, de nouvelles pratiques, l'apprentissage pour se tenir en selle et guider l'animal, l'aide au chargement et au déchargement des trois tonnes quotidiennes. Malgré leurs cous trop raides et leurs yeux fixés étrangement loin du réel, les grandes bêtes, dociles ou querelleuses selon les moments, apportaient aussi leur part d'humanité. Elles étaient simplement la survie de tous et la connaissance de la dépendance à l'égard des chameaux s'imposait elle aussi.
 
De son côté, la jeune femme savait le pari difficile. L'épreuve physique allait lui demander d'énormes efforts, mais cela n'était rien à côté des épreuves morales qui s'annonçaient. Le désert l'obligeait à puiser au fond d'elle-même d'impérieuses ressources pour résister. Très vite pourtant, la quiétude promise laissait la place à une fureur insigne, une colère existentielle devenait son moteur auxiliaire. Pour elle, la traversée fut longue et difficile, physiquement, mentalement aussi. Son esprit était accaparé par l'effort et son corps en souffrance s'évadait souvent. Des pensées vagabondes se posaient sur sa propre vie, puis elles revenaient à la réalité du voyage, celle de l'immensité minérale des paysages, celles des tensions du corps ou du groupe évoluant dans un espace sans limites, terriblement clos, où se succédaient d'étranges paradoxes, nés de la rencontre de l'espace extérieur et intérieur.
ne loi minérale s'imposait désormais. Toute vie semblait proscrite à des centaines de kilomètres à la ronde et les quelques mouches volant alentours devenaient nomades elles aussi, suivant le pas débonnaire des chameaux. Le bruit du silence enveloppait les égarés volontaires, au milieu du Sahara. C'était l'instant de tous les recueillements, des vagues à l'âme, la magie en chaîne des souffles au repos qu'on ne saurait mesurer à l'aune des habitudes et des repères trop facilement sollicités.
 
Une évidente sérénité aurait pu accompagner la traversée d'un monde extérieur à une douce torpeur humaine. Les nomades Touareg devinrent vite incontournables. Il fallait apprendre et partager leur existence, rustre, rudimentaire. Connaissances et observations étaient gageures de vie sur le terrain d'une délicate survie. Réapprendre le geste essentiel, loin des évidences, rencontrer la différence n'était plus une remise en cause mais rudiments d'existence.
 
 
Avec leurs expériences, les voyageurs étaient contraints de vivre le même tribut, l'immobilité d'un temps répétitif sans réel espace intime. Les places définies au départ s'ébranlaient, les pyramides d'un pouvoir à l'Occidentale s'étiolaient, laissant exploser la vraie nature des individus. Celle qui détermine face à l'autre. D'abord l'être, puis le savoir encore trop connoté de dirigisme... Seuls les crépuscules flamboyants offraient une sorte d'apaisement voisinant le départ soudain de la lumière. Loin, si loin des villes, loin, si loin des hommes. La nuit venue, un vent presque frais nettoyait les consciences endolories par la terrible chaleur du jour. C'était l'instant des confidences, les corps endoloris par de très longues étapes. Seules les étoiles connaissaient tous des doutes des voyageurs.
La Caravane devenait l'unique protection, la matrice des émotions, la sommité d'une intériorité salvatrice où l'extérieur de l'infinitude rimait avec néant.
Au gré des jours, la caravane avançait et l'histoire des hommes aux visages dissimulés s'écrivait indéfiniment au calendrier du recommencement perpétuel. Semblables à leurs ancêtres, fidèles à leurs traditions sans lesquelles ils n'existeraient plus. Le regard perdu vers un horizon sans limites, l'homme s'imaginait de furieuses chevauchées à l'heure des razzous, lorsque meurtres, esclavage et rapines intégraient aussi le fil des jours ordinaires.
 
Soudain, au crépuscule d'une journée semblable à d'autres, un homme était apparu, semblant venir de nulle part. Était-il de chair, de sel ou de sable ? C'était l'image d'Épinal de l'homme bleu emmitouflé et drapé dans le tissu sans limites des années mélangées. La vieille âme avait surgi au-devant des chameaux comme un djïn déroutant. Cachait-il un doute au fond de lui-même ? Était-il l'esprit des très anciennes caravanes venu saluer celle-ci avec mille recommandations ?
 
Marchant la tête haute au-devant de leurs animaux, quelques nomades arboraient fièrement de vieilles épées ancestrales, celles des familles, des castes nobliaires, une rare richesse. Leurs takoubas dataient approximativement du seizième siècle, mais les lames finement ouvragées valaient largement un rasoir sans histoire. Ils étaient des guerriers privés de guerre, des passeurs sans message audible, les ambassadeurs d'un hier qui perdurait dans l'immobilité d'un temps arrêté.
Leurs corps trop maigres semblaient flotter entre les dromadaires et les mots égrainés à contrevent dans une langue chantante résonnaient comme des bouffées de survie distribuées à l'encan. Juché sur un chameau pour une pause méritée, l'homme laissait son esprit s'échapper au gré du balancement saccadé sous un soleil de plomb.
 
La jeune femme avait du mal à ne pas être, c'est-à-dire à n'avoir guère de relations spontanées, vraies, profondes, au sein de la caravane. Avance et tais-toi, telle semblait être la règle absolue, la consigne de vie du groupe en marche dans le plus inhospitalier des sites. Les femmes sont encore indésirables sur les chemins de sable et les codes ancestraux n'aident pas à la renaissance entière des individualités.
Très vite, le voyageur s'était dit qu'il aimait ces hommes étranges dont l'avenir ne cessait de se conjuguer aux temps des passés. Entre lui et eux, la distance était grande même si l'humanité partagée au fil des jours les avait peu à peu rapprochés.
Leurs existences étaient trop dissemblables et les années lumières qui les séparaient se gommaient parfois, l'espace d'un sourire, d'un regard croisé, d'une main aidant une autre, serrées sur les cordes des chargements des chameaux. Les mots ne comptaient plus et dans l'effort partagé, des amitiés impossibles et bien discrètes naissaient.
 
Après une très lente progression, un voyage intérieur des plus fantasques succédait au voyage réel. Les pieds frappant le sol du Ténéré, l'eau brillante des mirages prenait corps. Une marée imaginaire faisait et défaisait l'immense grève fantasque coupant l'horizon. Le regard changeait de cap, un nouvel océan débordait des pupilles. La soif s'imposait, même dans la fraîcheur nocturne où des pensées évanescentes prenaient le relais.
 
Allongé sous le plus joli plafond du monde, l'homme jetait un toast à la santé des dunes... Il souhaitait juste un peu de silence pour comprendre le vent, juste un moment d'accalmie pour apprécier le temps. Il rêvait d'un peu d'eau pour la soif de liberté, de l'eau pour s'enivrer de paix, de l'eau et du thé pour renouer à l'infini du geste retrouvé avec la tradition des générations passées. Réveillés juste avant le lever du jour par le bruit sourd et cadencé du pilon écrasant le mil, c'était le signal d'une nouvelle agitation matinale. Les feux du village improvisé dans le néant brillaient dans le lointain. L'aube tendait son arc de blancheur diffuse sur un fond de pénombre où la lune éclairait encore les dunes. Regroupés par quatre ou cinq et étrangement assis face à face, les chameaux mastiquaient déjà leur part de paille sèche. Les hommes s'affairaient, rituel du mil, rituel du chargement. La chaleur montait maintenant au gré de l'astre qui s'étirait de tous ses rayons. La journée annoncée allait être semblable à toutes les autres depuis l'éternité. Les chameaux n'avaient pas bu depuis neuf jours et le fourrage commençait à manquer.
Était-ce un rêve verdoyant de pâturage qui les faisaient blatérer plus fort que d'habitude
 
Le thé chauffait sur de minuscules foyers de fer forgé transportables que les hommes alimentaient de quelques braises prélevées dans les feux de camps. Assis sur le sol sans égard à la cruelle tapisserie d'épines qui recouvrait le moindre espace d'ombre à l'abri d'arbres desséchés et souffreteux, l'homme jouait à recomposer l'hier, pénétrant dans le temps pour l'éternité d'éphémères secondes d'une saveur sucrée. Quatre fois, trois thés, magie des gestes immuables, sans cesse recommencés, de ceux qui passaient là où leurs ancêtres étaient mille fois passés. Douze petits verres de thé quotidiens, avalé brûlant, participaient d'une simple structure humaine. Le thé de Chine sans menthe un peu trop sucré constituait un chemin de délices, le cadeau que l'on s'offre quand la caravane s'arrête enfin. Les dattes un peu dures, le thé, le lait de chamelle, un peu d'eau, parfois un peu de viande de chèvre, c'était l'abondance en terre saharienne dès lors que le pilon avait su écraser le mil et que celui qui l'avait frappé avec patience était vivant. Les regards croisés invitaient au partage des risques, minimisés par la confiance posée d'emblée sur les épaules si frêles de ceux d'ici. Ces hommes qui se savaient menacés à jamais par la marche du monde, ces hommes fiers jouaient les incontournables traits d'union avec une nature maîtresse des devenirs. Certains doutaient de la pérénité d'une vie à part, à l'abri des turbulences du monde. D'autres s'imaginaient ailleurs, prêts à découvrir d'autres réalités que cette terre brûlante qui les avait façonnés. Parmi les plus jeunes chameliers, certains restaient intacts de toute pollution occidentale, jusqu'à l'ignorance du français, pourtant langue nationale du Niger... D'autres encore voulaient tout savoir, tout connaître, échangeant volontiers leurs mots et leurs coutumes contre le moindre savoir de passage. Le voyageur se souvenait de la carte de France qu'il avait maladroitement dessinée, recroquevillé près d'un feu de camp, pour situer Paris, au grand bonheur de celui qui l'avait sollicité.
Elle se sentait prisonnière, il se savait dehors, dehors mais enfermé, dans un village qui se déplaçait au gré des chameaux, ultime rempart, certitude minuscule de ne pas disparaître entre deux grains de sable. Les bêtes blatéraient et les deux voyageurs commençaient peu à peu à douter. D'eux-mêmes, de l'issue possible, de l'enracinement dans le réel d'un morceau de terre sablonneuse que les dieux avaient blanchie à l'envi un soir d'ennui, de vague à l'âme, de déraison. Sable et cailloux étaient leur part quotidienne, l'ultime univers pour un moment de vie, un instant de doute terriblement long.
Pourtant, le Ténéré leur apparaissait encore comme un envahissement de plénitude. La nuit tombait sur les dunes et leurs regards se posaient à l'infini des vagues de sables... Le soir venu allait permettre de se retrouver, mais une lourde fatigue troublait le cheminement de la pensée. La confrontation avec une nature si dure, si hostile était difficile à accepter. Sous les étoiles, les tensions s'amenuisaient enfin.
 
Marchant parfois à l'avant des chameliers et de leurs grandes bêtes un peu trop chargées, l'homme avançait, la tête plongée dans l'éternité d'une gestuelle toujours recommencée. Il avançait comme dans le vide d'une histoire perlée, de creux, de bosses, une histoire joliment peignée par un vent de sable qu'un architecte démesuré aurait soufflé par mégarde. C'était comme un ensablement des références, des idées reçues, une fine poussière de vent décapant les vieux réflexes. L'Europe était loin de ce réel de feu où les âmes voyageuses tentaient de se sauvegarder des assauts des dunes. À quelques mètres de lui, un nomade forçait souvent l'allure. L'homme se souvenait-il des milliers de kilomètres parcourus en plus de quarante années de transhumance ? Pensait-il aux marchandises transportées par-delà les frontières des pays voisins ? Libye, Algérie, Niger, Mali, le caravanier avait fait cent fois la route, renouvelant à chaque parcours les gestes identiques de sa vie. Charger les animaux, décharger, avancer, recommencer encore.
L'allure décidée et le corps tendu, l'homme semblait domestiquer l'espace qu'il traversait comme l'habitué de déplacements quotidiens effectués pour une simple survie, une question banale de latitude l'avait planté dans le sable et les caillasses noires. Ailleurs, il irait aussi travailler, d'une autre manière, avec d'autres rythmes que celui de ses propres pas. Si le désert était sa terre, il était aussi son gagne-pain.
 
Cet homme aurait pu avoir mille ans ! Il avançait au-devant des chameaux. Son pas massif, assuré, signait une certaine nonchalance, celle du connaisseur, du professionnel. Une pointe d'ironie semblait suspendue à la commissure des lèvres, lorsque le cheche tombait à l'heure de la chique.
Robuste comme les roches noires de l'Aïr, le chamelier semblait piétiner sur place, adaptant son allure à celles des Européens. Plus à l'aise en langue arabe qu'en français, ce descendant de guerrier Tamascheq possédait un joli côté de baroudeur du désert. Une cascade de rires accompagnait ses pas. À d'autres moments, il chantait, chevauchant sur un chameau, faisant corps avec lui. Ses chansons étaient bucoliques et sa voix mélodieuse semblait se chercher un passage entre douce rêverie et dureté de la réalité nomade. Gravité et litanie, aigu suranné et grave miraculeusement juste, la voix de l'homme rythmait l'avancée de la caravane. Intrigué par sa force, le voyageur l'imaginait guerrier de toutes les contrées reculées de la planète. Il le voyait en Mongolie, sur la banquise, avec de vagues cousins amérindiens, la chevelure perlée de plumes d'aigles... Il était un nomade sauvegardé par le hasard des réalités climatiques, par le désintérêt des marchands, l'inexistence de richesses minières, la mise entre parenthèses d'une modernité semblant si loin des grandes dunes.
Son regard embrassait une grande part du Sahara et par magie des paradoxes, une profonde sagesse s'y inscrivait, mais parfois les yeux usés par le soleil laissaient perler comme une once de peur, celle que l'on connaît, que l'on domestique, au fil des années. Le désert était sa terre ou plus exactement l'homme savait lui appartenir, comme les pierres, le sable, les animaux sauvages tapis à l'abri des grandes roches de marbre blanc.
 
 
 
Le temps n'existait plus. En quelques longues journées de marche, il s'effaçait d'une urgence d'ailleurs qui n'avait plus prise ici. Les hommes regardaient devant eux, appréciaient-ils sans doute leur Sahara, le vrai squelette du monde, aurait dit Théodore Monod, selon l'un d'eux... Oui, le temps se redéfinissait. Seul, avec si peu, plongé dans une immensité millénaire, c'était de l'ordre d'un recommencement diffus où la vie n'est qu'infime particule dans un océan ou la vacance d'eau lui confère une infinie profondeur. La force du paysage imposait toute une gamme inconnue de sollicitudes..
 
À la frontière des sables, les hommes et les chameaux réécrivaient sans cesse leurs gestes ancestraux. Le repos des premiers et le fourrage des seconds se conjuguaient dans les oueds de passages. Leur pacte valait partage de rôles, de territoires. Au-dessus d'eux, la rocaille du massif de l'Aïr veillait à ce que rien ne bouge, rien ne bifurque des places instituées.
 
Le chamelier n'existe que parce que le chameau existe aussi, et la réciproque de cette dualité millénaire permettait aux deux espèces de survivre. Ici, l'homme était nature, il se mélangeait sans choisir d'autres chemins avec ses sautes d'humeur, ses humeurs climatiques suspendues à l'idée simple d'une pluie à venir. C'était le vent de sable qui ponctuait cette journée semblable à mille autres.
Il poursuivait sa danse, sonnait l'heure du branle. Mais les grandes dunes attendaient les voyageurs pour un nouveau passage...
 
Nulle part, chez personne
Pour le voyageur, l'espace s'appartenait indépendamment des hommes. S'ils venaient, ils étaient chez personne, ou plutôt prisonniers d'une sorte de force inouïe qui égrainait les vies au grand sablier du temps..
La lente progression permettait toutes les réflexions, tous les monologues intérieurs. " Je suis vivant, encore vivant, malgré la fatigue, le trop peu de nourriture, le compte d'eau quotidienŠ " Pensait-il parfois. L'enfermement prenait forme et l'idée associée du désert et de la liberté s'étiolait au gré des distances inouïes parcourues au pas des chameaux. " Tu es libre d'avancer, de penser, de tituber aussi, ivre d'une soif inassouvie, ivre d'une pureté si décalée avec l'antériorité d'une confortable existence occidentaleŠ " Se disait-il encore, maltraité par une nature revêche que certains assimilent volontiers à de la pureté.
 
À la limite du massif de l'Aïr et du Ténéré, dunes jaunes et roches noires s'entremêlaient pour le plaisir des yeux. L'immensité désertique semblait presque hospitalière tant le spectacle ravissait les regards... Le vent dominait, bourlinguait les c¦urs.
De longues langues rocheuses bordaient l'horizon, elles mariaient les regards à la minéralité qui imposait un étrange respect. À l'allure lunaire, elles semblaient murmurer le cantique lancinant de l'histoire universelle des minéraux d'ici, pierres brutes et pierres travaillées, plusieurs millénaires auparavant. Le tracé d'un gigantesque cirque volcanique tapissé de laves sombres et de cailloux verdâtres souhaitait la bienvenue à sa manière. Le temps semblait s'être perdu dans l'immensité dérisoire qui s'offrait au regard des voyageurs. Dunes et rochers s'accordaient-ils pour juger l'étalage exigü d'une humanité délétère ? La quête d'ombre rassemblait les humains sur des surfaces minuscules sous le premier accacia venu. La promiscuité forcée des voyageurs dérangeait leur vague à l'âme et à l'heure de la sieste, philosophie ancestrale et modernité tapageuse tarabustaient les esprits échauffés.
 
 
Soudain au détour d'un pierrier, l'eau surgissait dans le regard poussiéreux des hommes. Limpide et pure, elle semblait lécher les grandes roches formant comme une bouche complice pour la soif du voyageur. Une guerre de l'eau aurait pu faire mille ravages ici ! Elle peuplait toutes les inquiétudes et constituait la matrice de la sauvegarde de tous. Puits, érès, gueltas, l'eau appartenait aux hommes, aux troupeaux, aux animaux sauvages qui s'attroupaient à faible distance. Chèvres, ânes, gazelles, évitaient juste la soif au même instant que le chacal de serviceŠ L'eau demeurait l'essentiel d'un vie asséchée par le sable.
Les chameaux étaient allés s'abreuver à la guelta d'Agamgam et la fin d'après-midi permettait la vacuité de la pensée, le regard accroché aux arrêtes rocheuses du plateau du Takolocouset dominant l'horizon. Les roches noires éclairaient étrangement les dunes en contrebas. C'était la grande récréation du lavage des corps, Chacun se berçait de ses chimères intimes. Ce vendredi-là, les Touaregs s'apprêtaient discrètement pour la grande prière du soir.
 
Au pied de l'arbre de vie truffé de guerbas remplies d'eau fraîche, le temps d'un repos mérité permettait de retisser la toile de ce voyage peu commun. Retrouver des racines à la terre, revisiter l'hier dans le traditionnel d'aujourd'hui, aller vers l'apprentissage du respect d'autrui, là où la denrée est plutôt rare.
 
Suivant des heures durant un immense oued asséché, entre dunes jaunes et montagne noire aux alentours de Tanao, le voyageur imaginait la vie des hommes quand le désert n'existait pas. Quand des lions et des girafes folâtraient dans les grandes herbes des gorges de Tarakaoui et que les hommes de cette époque reculée gravaient sur les grandes roches environnantes de naïves représentations, des autruches, des girafes, des vaches ou des guerriers à moitié nus, parés pour la fête à venirŠ
C'était avant les Touaregs, avant les cheches dissimulant les visages des hommes, avant le prophète Mahomet déferlant sur les esprits animistesŠ
Et puis, comment imaginer la période reculée où le lac Tchad s'étendait jusqu'au massif de l'Aïr, formant une jolie mer d'eau douce ? L'homme pensa aux poissons de ce temps, à la douceur des fins de journées préhistoriques en bordure des eaux ondulées par la brise du crépuscule. L'eau à boire, l'eau à rêver, l'eau et la mémoire de l'eau qui aurait pu raconter la genèse d'une Afrique encore jeune.
Ce soir-là, le vent avait repris sa danse obsédante enfermant dans une gigantesque extériorité les envies de cocon protecteur. Malgré une chaleur éprouvante, plantés dans une sorte d'herbage insolite, les nomades coupaient du fourrage pour le casse croûte des animaux. C'était l'image éternelle du paysan travaillant sa culture, celle du berger nourrissant son troupeau, c'était du Millet à l'heure de l'Angélus même si la prière se faisait vers l'Est, les genoux à terre. Un homme fouettait l'herbe séchée malgré les cinquante degrés à l'ombre.
 
L'heure basculait vers la fin de journée, avec le vent, toujours cette onde invisible bousculant les pensées, usant les hommes, asséchant les outres d'eau et les visages tannés par le soleil.
La sieste s'achevait, les préparatifs d'un autre départ commençaient. Les bagages déposés dans le sable, la quête de l'eau pour une nouvelle étape à venir.
 
Doutes et confrontations
 
Perdu, paumé, planté dans le sable depuis plusieurs semaines, l'homme revisitait l'essentiel de ce qu'il pensait être devenu. Les rapports humains émergeaient du lot de ses réflexions. Confronté à une société féodale inféodée depuis longtemps au bon vouloir du colon blanc, du guide, du touriste et des tours opérators, il se sentait effrayé par l'immobilisme, les rôles institués, la place faite à chacun, une fois pour toutes. La tradition de ce peuple lui semblait tout à la fois la réelle sauvegarde d'un monde mais aussi le carcan préexistant, niant toute évolution individuelle, tout nouveau tracé de vie en bordure des routes obligées, pas d'ailleurs possible découlant d'un chemin personnel. Bien sûr, la croyance divine, renvoyée par les cinq prières quotidiennes effectuées les genoux dans le sable et la tête tournée vers l'Est, le questionnait au plus profond de lui-même. Évidemment, les certitudes aidaient à vivre, à survivre plutôt sur cette terre de feu où les hommes n'avaient pas de place. Les héritages respectés, les chemins obligés lui semblaient si limpides eu égard aux bouleversements traversés sa propre vie durant.
 
 
Plus la souffrance physique alertait la jeune femme, plus son esprit prenait le large et s'offrait des tangentes salutaires. Enfermée dehors, elle se sentait dépositaire d'une liberté absolue de penser, par-delà les frontières, les catégories, la bouillie idéologique servie sans tact ni manière, en France. Bien sûr, le jeu subtil des cheches recouvrant les visages pour mieux les découvrir à souhait l'amusait. C'était le code nécessaire, le poids d'hier, le poids légendaire de ces guerriers battus n'osant plus jamais montrer leurs visages aux femmes des tribus, nécessairement moqueuses. Pour elle, l'absurdité absolue d'un Sisyphe avançant dans le sable s'imposait de plus en plus.
Pour lui, l'attente devenait métaphorique, mystique même. Le vieux Beckett aidant bien malgré lui, l'éternel Godot était souvent à ses côtés, au détour d'une pente trop douce, au creux d'une dune où l'¦il baladeur redessinait de la féminité à perte de vue.
 
C'était une douceur sauvage où la caresse des pieds effleurait la peau de sable généreusement offerte... Les chemins de la tradition se répétaient à l'infini de l'être, mille gestes identiques se recomposaient, ponctués de quelques mots, de rires, de prières ancestrales... Litanies, qui savait ? Le désert apparaissait alors plus que jamais comme un enfermement, l'idée majeure d'un replis absolu sur l'intériorité... Le désert obligeait chaque jour davantage à un replis sur soi, négligeant les paysages offerts... Un replis pour se ressourcer vers l'extériorité, juste pour respirer, éloigner l'agression, l'abandon de soi-même, pensait le voyageur fragilisé par sa découverte. C'était l'heure noire où se conjuguaient les refus. Alors la force hésitait, la résistance s'aiguisait, la nervosité mise à nuŠ Peu à peu l'homme comprenait qu'il ne savait rien de l'endroit où il se trouvait mais tout d'un ailleurs, de son propre ailleurs et la confrontation de deux mondes était difficile. L'autre ne lui enseignait rien, il était, simplement, et lui, prisonnier d'un espace inconnu, il ne pouvait être lui-même, à part entière. La caravane révélait alors une imposante incommunicabilité liée à la mise en présence d'un monde symbolique, ce qu'il savait porter en lui-même, et d'un réel inimaginable avant d'y être personnellement confronté.
 
C'était le grand pari de la perte des repères, l'impossible jeu des comparaisons des systèmes de vie, c'était la supercherie de la suprématie d'un monde sur un autre. Il pensait que le Sahara était une école d'humilité absolue, la grande matrice des doutes. La démesure de l'espace relativisait les limites humaines, nées d'un mode culturel dominant.
 
Il ignorait toujours ce que le désert pouvait réellement lui offrir en retour. À l'inverse d'une liberté que la nature fantastique pourrait donner, c'était du carcan à l'état pur qui s'imposait. C'étaient des barreaux invisibles qui régentaient alors la marche d'un temps limité au séjour consenti. Il pensait que les grandes dunes ridiculisaient à jamais la volonté de puissance occidentale. Elles se moquaient à loisirs de ses hésitations, de ses troubles. Il se disait alors que les nomades étaient des éléments de l'étendue sans limites, morceaux de dunes, fragments de cailloux noirs. Ils en étaient d'une manière intrinsèque. Alors des morceaux de comptines ensablées grignotaient son esprit. Des rimes de vent trop chaud l'accompagnaient.
 
Si tu énerves le sable,
Pense bien qu'il s'en rappellera
Invite Satan à ta table,
Pense bien qu'il ne t'oubliera pas
Ramène sans cesse ta science
Pense bien que l'autre te moquera
Sans respect, sans conscience,
Pense bien que l'addition viendra
Si tu négliges l'art de vivre
Pense bien que le rejet arrivera
Sans rigueur, navigant, ivre,
Pense bien à la misère des rats
Des villes, si loin, si loin d'ici
 
Chaque soir, il se demandait si l'homme occidental était condamné à reproduire sa propre culture, où qu'il se trouvât. Il voulait comprendre la force des assimilations réciproques.
 
Gestes de vie, gestes de mort, les aiguilles simplifiées d'une horloge naturelle avaient-elles été plantées au milieu de désert ?
La mort de l'animal arrivait avec la faim de viande. La mort grave que l'on donne sans haine, sans remords. Juste un geste précis, l'habitude. La mort était là, présente, tapie dans l'immensité. La mort semblait attendre, nous attendre à tous moments, dans cet espace de non-vie où la survie s'offrait comme un cadeau-surprise. Elle habitait l'espace, flirtait avec le raisonnable, imposait ses rythmes. Mort-serpent, mort-scorpion, mort-déshydratation.
 
La palette macabre s'amplifiait. Je nourris et je tue, actes majeurs d'un passage de vie éphémère entre naissance et mort annoncée. Rien, un grain de sable, un morceau de natureŠ L'homme savait tout de la fragilité du vivant, tout d'une aventure tragique où l'espérance serait un luxe inaccessible.
 
Il savait tout de sa propre faiblesse, tout comme l'enfant qui l'observait imaginait le chemin impérieux à parcourir pour survivre. Quitter les ânes et le campement familial, devenir grand, fort, utileŠ Une vie tracée à son insu depuis des siècles. Que pouvait-il espérer d'autre ? Pouvait-il envisager autre chose qu'un chemin héréditaire ?
 
Les forteresses de la méfiance s'étiolaient peu à peu. Dans un ciel trop limpide, les corbeaux sahariens vocalisaient. C'était l'heure des visites au campement croisé au détour de la route... " Je vous invite chez ma cousine, là. "
Plusieurs femmes étaient dehors, c'est-à-dire chez elles, dans l'intimité frustre d'un campement de fortune dépourvu du moindre confort. Chez elles, quelques ustensiles accrochés dans les branches, le nécessaire pour la faim et le sommeil et surtout leur beauté offerte à l'¦il du voyageur valait largement les superflus de nos confortables installations occidentales.
Assises à l'ombre de quelques grands épineux, leur vie semblait s'écouler au rythme des chèvres à surveiller, des enfants à éduquer, de la pluie à attendre pour changer de lieu. Ces femmes semblaient heureuses, insouciantes presque.
 
L'idée de bonheur se confondait-elle avec l'intensité de leurs regards, avec la profondeur du noir de leurs cheveux que le vent mélangeait à loisir. Démunie de tout le superflu d'une vie à l'occidentale, la Targuie se foutait bien au fond des revendications féministes si significatives d'un monde mutant... Elle était ailleurs, dans un autre univers, immuable à jamais pensait-elle peut-être, le visage libre de tout voile...
 
C'était juste la nature qui donnait l'heure de vivre, de vieillir, de mourir.
Fières de leur vie à la rude, les femmes Targuies aimaient rire à l'insu de leurs hommes. Faisaient-ils les frais de cette hilarité juvénile qui éclairait aussi le visage des vieilles femmes à la peau abîmée par l'éclat du soleil ?
 
Autour du campement, des enfants jouaient simplement à la vie, surveillant les cabris, les ânes, les chamelons... Dans la fournaise saharienne, des oasis se déclinaient dans les gestes séculaires des jeunes femmes...
 
Vers la conscience d'être
 
Dans l'étendue brûlante, des garçons de six ans surgirent de nulle part, sourire et méfiance aux lèvres. Dans la main de l'un d'eux, une caillasse apparut... Ils étaient d'un monde hors du monde, d'un lieu mystérieux qui aurait échappé aux géographes.
Ces enfants voyaient des Européens pour la première fois de leur vie et c'était d'abord la peur qui les animait. La peur de l'étrangère au visage clair, la peur de l'appareil photo déclenchant la riposte, la pierre ramassée à la hâte, saisie comme une première protection.
Connaissaient-il l'unité de la terre ? Se confondaient-ils avec elle ? Ils gardaient leurs chèvres, leur jeune vie durant, et rien n'aurait pu en altérer le cours. Seule la jeune femme comprit alors l'impossible rencontre de mondes que tout opposait. Celui d'un savoir coupé des racines de la terre, celui de la nature à l'état brut où l'individualité n'existait pas. Quel était alors le plus grand bonheur possible? Cette abstraction ne les concernait pas. Ils étaient et cela suffisait. Du lever au coucher du soleil, ils vaquaient dans ce grand nul part qui leur servait de maison, d'école et de terrain de jeux. Et si l'école française avait appris le monde aux quinquagénaires, ceux-ci affirmaient confidentiellement que l'école du Niger niait le nomadisme, militant aujourd'hui pour leur disparition.
 
Mais trève de sérieux, les ânes n'étaient pas tous dans les salles de classe...
C'était l'heure de leur arrivée près d'un puits, quelque chose qui ressemblait à s'y méprendre au bonheur.
 
Revenir là-bas ?
 
L'oued asséché s'élargissait. Une nature soudain luxuriante transformait les regards. De nombreux hameaux se succédaient maintenant. Sous les grands palmiers bordant la piste, paysans et jardiniers s'en allaient travailler. Des traces de pneus déflorant à tout jamais le sable indiquait une autre transhumance.
Le village était tout proche et marquait une frontière. Déjà, le Sahara se dissipait dans les faubourgs d'Iférouane où l'Afrique imposait sa fragile physionomie.
Pourtant l'hier perdurait dans le savoir-faire ancestral de cette belle femme qui construisait des cases avec des feuilles de palmes ou dans les gestes assurés du Touareg tirant de l'eau au puits d'hier.
D'autres manières de vivre concurrençaient désormais les gestes anciens. Quelques voitures vrombissaient dans la poussière jaune du matin. Le voyage s'achevait dans cette confrontation au réel d'un monde mélangé, et les voyageurs savaient ce qu'ils allaient garder de ces instants nomades.Ces moments interlopes entre la poursuite d'une avancée et l'image de la mort si présente dans la grande chauffe.
 

 

Alain Bellet, juillet 2003

 
 
 
 

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