Nouvelles littéraires d'Alain Bellet théâtralisées par la Compagnie Clin d'Oeil

 
La Soeur de minuit
&
Regarde-les !

Adaptation et jeu par la comédienne

Garance Duarte
1/La Soeur de Minuit

Elle souriait jamais, la frangine. Elle nous matait, simlement, à chacun son tour. Les trognes s'illuminaient comme des sapns, des étincelles fugitives brillaient pour quelques secondes à vivre, et une éternité s'offrait, pour nous autres....

 
Depuis plusieurs semaines, les hommes d'ici ne parlaient plus que de la femme vêtue de cuir noir qui leur rendait visite avec la régularité d'un coucou helvète, les douze coups passés.
Le temps ne comptait plus, les battements de ses cils devenaient le métronome ajusté de nos pauvres consciences fatiguées, les maîtres incontestés des jours à venir, des nuits si froides, solitaires.
Tous les deux ou trois soirs, la jeune femme affrontait les regards insistants qui se posaient sur son corps, mesuraient sa silhouette, évaluaient ses formes gracieuses. Des phrases sans importance étaient murmurées, quelques réflexions à voix basse tenaient alors davantage du commentaire salace que d'une amorce d'échanges, entre humains. Bien ficelés dans nos godasses piétonnantes, gages de notre fragile verticalité, entre deux bourrasques et ce profond désir d'en finir qui maltraitait nos cervelles.
La première fois, je m'en souviens, elle avait descendu les quelques marches conduisant à la grande salle avec un aplomb affiché qui en avait surpris plus d'un, habitués comme nous l'étions à sentir le trouble s'installer chez le nouveau venu, le visiteur de passage, le largué social qui échoue à Paris comme une vieille goélette, ensablée à marée basse.
Ce soir-là, une trentaine de mes semblables occupaient les lieux comme ce qui nous servait encore de carapace, sans but, sans cérémonie, dérisoires passoires pour le désert d'un temps privé d'amarre, de repère, d'escale. Une insondable dérive jouait les compagnes totalitaires, capturant dans sa spirale de mort, désirs et envies, espoirs et ressorts, sourires et connivences. Évidemment, son regard valait tous les remorqueurs disponibles, tous les discours sur l'insertion. Militait-elle pour la sauvegarde des âmes en péril en bordure de caniveaux ? Là-bas, à Paris.
C'était l'hiver dernier, celui de la paralysie de la grande ville, des métros immobiles, des autobus désertés, de cette trop grande lassitude qui avait peu à peu pris d'assaut la plupart de nos gueules, ravageant les traits, les cŠurs.
Mis à notre disposition par une escouade de chrétiens plus disposés à aider leurs prochains qu'à policer leurs âmes, la grande salle affublée d'un joli tapis gris nous tendait ses fauteuils d'osier, ses chaises sommaires, des livres et quelques revues pour une étape, une pause, un peu de chaleur, dans la quête absurde où nos corps épuisés, asexués, survivaient. Pas de station souterraine, pas de gare ouverte pour reposer nos osselets, ne serait-ce que quelques minutes.
Ces journées-là se disputaient les espoirs des uns, les injures des autres, les certitudes des soi-disant responsables, trop souvent autoproclamés dans l'ignoble farce des jeux politiciens. Ces journées nous trimballaient au hasard des rues de Paris pour des cheminements incertains, les pieds douloureux, la fatigue imprimée sur les visages. La froidure était évidemment de la partie et tous les Samu sociaux du monde pouvaient bien jouer les utilités ! Certains y laisseraient leur énergie, ces faibles souffles de vie qui s'éteignent sans prévenir, au détour d'un boulevard, sous un porche de fortune, pour un rendez-vous non pris avec la fatalité qui s'impose soudain.
Jacques, Bernard, André et Claude tapaient la belote, Judith, Jean-Claude et Salah somnolaient, lorsque la jeune femme s'était assise à côté de Gégé. Quelques mots, des politesses convenues, puis des formules d'accueil insipides s'étaient succédé.
Elle n'avait pas bronché, la frangine.
Seul, son regard bleuté semblait nous tester, évaluer nos détresses, calculer d'improbables survies. Comme à son habitude, le grand Bob était arrivé, gaillard, énervé, jetant brutalement sur le sol sa musette remplie de journaux invendus. Le magazine contre l'exclusion ne pesait pas lourd, comparé aux bras de fer engagés de part et d'autre, dans les grèves. Nous étions une trentaine dont trois ou quatre femmes affublées comme nous, épuisées comme nous, en sursis comme tous les autres, devenus des ombres. Nous l'avions observée, sans comprendre encore ce qu'elle venait chercher dans le sous-sol du monde.
 
Notre monde.
Les heures avaient passé. Moi, je n'avais pas cessé de la regarder, tellement décalée parmi nous. Ses cheveux noirs flottaient nonchalamment sur des épaules finement dessinées par la chemise verte américaine qu'elle portait sous le perfecto qu'elle avait ôté en milieu de soirée. La nervosité marquait ses traits joliment maquillés. Seuls ses yeux étincelants semblaient guetter notre désarroi, capter et cueillir nos pauvres sursauts.
 

Ce soir-là, le grand Bob était parti en même temps qu'elle, et personne ne l'a jamais revu.

Les autres fois, elle était arrivée vers minuit, quelques minutes avant que les gentils curés qui s'occupaient de nos poux et de nos paperasses nous jettent à la rue. " Ce n'est pas un lieu d'hébergement ici, pas de bouffe distribuée, pas de prise en charge, juste un minable salon pour se rencontrer, pour souffler un peu entre deux tempêtes... "
Mathieu l'avait suivie lors de son second passage pour ne plus jamais revenir nous bercer de son grand rire en cascade, chaloupant de la tête, pour forcer la bonne humeur, entre deux blagues légères, ramassées au hasard des rues.
À sa troisième visite, c'était le gros Jacquot qui avait plaisanté longtemps avec elle, avant de s'évaporer.
 

Les questionnements étaient discrets, étouffés, mêmes. Chacun imaginait un miracle, un repêchage en eaux troublées, du travail peut être, à l'autre bout du pays... Qui savait ?

Elle était l'Étrangère mystérieuse, une beauté fatale qui choisit ses hommes, comme une ménagère ses poireaux. Mais, à aucun moment, la moindre inquiétude ne s'était emparée des épaves que nous étions devenues. À aucun moment, le manège de l'étrangère nous avait étonné. S.D.F., sans domicile fixe, mais aussi sans douceur féminine, sans désir farouche, sans devenir facile, nous étions dans l'attente de ses passages interlopes, de ses descentes clandestines dans l'enfer de nos vies. À minuit, avec la complicité nocturne de la ville, celle des autres, quand elle posait ses yeux sur l'un d'entre nous et faisait son choix.
Bien sûr, ces étranges disparitions commençaient à faire jaser les plus méfiants, les plus aptes à réagir, les moins brisés d'entre nous tous, quel que soit leur âge. Nous laissions la police s'occuper d'autre chose que d'enquêter sur le sort de victimes qui n'en étaient pas réellement au moment du départ, consenti, voulu, souhaité même.
Alors, elle revenait, souriait, dérangeait, sélectionnait l'élu du moment et disparaissait à nouveau, avec lui.
 

Toujours à minuit, toujours nippée de noir, la frangine de la night moissonnait notre confrérie.

Mohamed le tunisien, Christophe, l'ancien paysan venu se perdre au bord du périphérique, Dimitri, l'ancien soldat de l'Empire encombré de sacs Tati, la liste s'allongeait. Les plus jeunes n'avaient pu éviter son regard, ses sollicitations, son invitation à prendre le large, en suivant ses formes suggestives pour un voyage inconnu, réel ou fantasmatique. Départ ou délivrance, c'était selon chacun, une sorte de pari, un jeu de hasard, une roulette russe pour les dupés de service.
 

Il est presque minuit, ce soir. Nous sommes à peine une vingtaine à guetter l'horloge. Des hommes, ou ce qui en possède encore l'apparence. La plupart sont déjà vieux, sauf moi. Alors, je pense que c'est mon tour. Elle va venir. Elle va me sourire, m'entraîner derrière ses pas, comme tous les autres types. Comme toutes les autres fois. Elle va éviter de trop parler, la frangine de minuit, de trop se dévoiler, la Dame qui pique...

Comme les autres gars, je remarquerai tout à l'heure le tremblement discret de ses lèvres fines. Je devinerai la douceur de sa peau, fantasmerai sur le joli tracé de ses formes, sur la volupté éprouvée en montant l'escalier derrière elle, les yeux rivés sur ses hanches, sur le balancement de ses cuisses fermes, merveilleusement moulées par le pantalon de cuir. Je la suivrai comme les autres, et comme eux, je ne reviendrai pas.
Pulsion de vie, messagère de mort, elle va venir me chercher, la frangine, j'y ai droit. Je vais l'aimer à disparaître, l'aimer à m'abandonner moi-même, la serrer si fort qu'elle saura se faire douce pour le triste passage.
 

C'est mon tour et tous les autres me guettent. Ses pas résonnent sur les marches, un SDF va disparaître et personne ne va pleurer.

Un SDF va disparaître, mais personne ne va le rechercher. Un paumé va simplement s'en aller et la frangine de la nuit, la copine de minuit presque sonné à l'église d'à côté, va juste l'aider à passer...
 
 

 

 

LA SOEUR DE MINUIT, Nouvelle publiée dans l'ouvrage Requiem pour un Muckraker

Hommage collectif rendu à Marvin H. Albert ÉDITIONS BALEINE /SEUIL - 2000

 

 

2/ Regarde-Les !
 
 
Encore petite fille et toujours à son insu, elle adorait l'observer lorsqu'il faisait les mille gestes anodins qui remplissaient alors ses longs dimanches insouciants, chez eux, à l'abri du monde, si loin des autres qui l'effrayaient déjà...
De fines gouttes de sueur perlaient sur ses tempes grises lorsqu'il bricolait, assumait le ménage, les courses ou la cuisine. Entourés de sourcils grisonnants, abondamment fournis, ses yeux marron se plissaient avec malice quand il manifestait, sans mot inutile, la moindre joie, ou qu'il lui montrait sa satisfaction, juste un cadeau de la vie qui l'apaisait, quelques heures durant.
 
La jeune femme se souvenait. Pour elle, c'était un immense bonheur d'appréhender les interrogations de l'homme qu'elle aimait sur les plis d'une paupière, de traduire le moindre souci passager voilant le regard volontaire, comme d'éphémères nuages recouvrant soudain leur ville.
 
Elle le revoyait sans cesse, avec son pas un peu lourd, ses deux mains fourrées dans les poches d'un éternel pantalon de velours sombre qu'il avait dû s'offrir une fois pour toutes, un jour d'hiver. Sa mémoire était visuelle, plastique, matérielle. Elle recomposait les images, les recadrait, les déformait, parfois. En elle-même, elle refaçonnait dans les moindres détails l'homme un peu bourru qui l'avait élevée avec patience et douceur, après la mort de sa femme. Sa mère à elle...
 
 
Elle était loin, si loin de lui et les cris de son père qu'elle devinait, s'inscrivaient comme autant de message grattés à la sauvette sur de banales cartes postales imaginaires qu'elle ne recevrait jamais... Elle en était sûre, maintenant. Son désir de la joindre n'était pas en cause. Elle avait peur, tellement peur pour lui...
Dans la grande ville étrangère où elle vivait désormais, les cyprès du petit cimetière s'imposaient encore à elle, les larmes paternelles aussi, mouillant son visage et les mains qui serraient si fort celles de la petite fille qu'elle était alors. " Le jour de l'enterrement de Maman... "
Plus tard, ses résultats scolaires, le rouge aux joues d'un flirt un peu poussé, les pleurs dissimulés de la première déception amoureuse, tout s'inscrivait dans le regard posé sur elle. Des reproches, des encouragements, des mises en garde... " Attention, ma petite Jacqueline, les hommes... Fais gaffe, ma petite, la vie.... Et puis, attention en politique, les autres... "
Les gros yeux chargés d'une tendresse envahissante l'encourageaient, la critiquaient parfois. Ils s'imposaient toujours à elle, plus vivants, plus réels que les lumières de New York, un soir d'Indépendance Day !
 
 
 
" Je les ai vus à l'aube, si nombreux, sur l'avenue encore assoupie... Évidemment, les autres refusaient de me croire. Ils ne pouvaient pas me comprendre !
Depuis le temps qu'ils répétaient leurs fausses mises en garde, rabâchaient leurs conseils insipides, appelaient de leurs vŠux bien désuets une improbable vigilance ! " Des menaces vaines ! " disait l'un, " ne vous inquiétez pas, la démocratie est solide..." pérorait un roquet politicien, les mirettes calfeutrées... Rome, Berlin, Paris... Les capitales se ressemblent terriblement lorsque le soleil fait reluire les bottes trop noires et que la désespérance conjuguent la peur des ventres vides avec la valse des têtes fragilisées par le manichéisme...
 
Moi, je les vu défiler, ce matin, en ville... Je les vus, comme je vous vois ! Pourtant personne ne veut me croire ! " Il rêve le vieux. Il rêve..." qu'ils disent, engoncés dans leurs certitudes maladives ! Ils pensaient à quoi ? Je me le demande...
Et vas-y, que je te leur donne la parole, que je te les bichonne dans la grande médiocratie cathodique, leur donnant du Madame Monsieur bien condescendant... Vas-y, que je m'amuse à comparer les sondages, à guetter leurs scores, à minimiser leur impact, quand la cible est visée...
 
Maintenant, ils sont là ! Je les vus parader dans les grandes avenues... J'étais là. Je les observais, planté sur le trottoir, et me lamentais comme Marie-Madelaine, lorsque le saint tonton de Nazareth était passé outre au premier croisement... Oui... Ecoutez-moi ! Vous allez me dire qu'une milice reste une milice, que les urnes sont les urnes et que la confiance du pays...
Je les vus, vous dis-je... Oui, comme je vous vois détaler devant la moindre difficulté, comme je vous vois vous vautrer dans le confort de vos insipides discours d'aveugles... Le braille ne sait pas rendre compte des rayons brûlants qui clignotent sur les flingues... Le braille ne percute pas la haine qui étire les traits des visages déformés par la peur de l'autre, modifiant les mentons, accentuant les ressemblances avec une nouvelle ethnie bien sinistre à répertorier dans la grande famille des bouledogues...
Attention ! Vos cannes sont piégées, comme les certitudes frelatées que vous déversiez sur nos pauvres têtes. Des myopes nous gouvernent et des presbytes jouent les utilités, guettant le danger, minorant au passage leur infirmité relative...
 
 
 
Elle revoyait son père vitupérer contre les mous, vociférer sans cesse contre les chemises trop brunes et tous ceux qui les portaient... Avec un choix évidemment délibéré, il agitait sans cesse sa main gauche, ponctuant ses phrases couperets où l'avenir de l'humanité se résumait en trois paragraphes, en quatre mots... " Attention, ma fille, danger ! "
Un verre de rouge dans une main, l'autre posée sur les lignes et les carrés décolorés de la vieille toile cirée plus âgée que Jacqueline, il l'avait regardée grandir - cheveux longs puis cheveux coupés - devenir femme, devenir belle. Et puis, comme tous les autres pères, il l'avait laissée s'envoler, sans rien ajouter, une valise pendue au bout de chaque bras, pour s'en aller rejoindre l'étudiant américain dont elle était tombée amoureuse.
 
Les yeux trop maquillés, elle l'avait encore une fois longuement observé. En le saluant depuis la salle d'embarcation de l'aéroport, elle avait capté, conservé, une fois pour toutes, son image rassurante. Elle avait aussi enregistré les trésors d'humanité, dissimulés malgré lui, sous les plis de sa peau burinée, encombrant l'immense réseau de pattes d'oie qui lézardait le visage qu'elle aurait sans difficulté redessiné de mémoire ...
 
 
" Mais à force de ne rien voir venir, les guetteurs se sont lassés. Même toi, ma petite Jacqueline, même toi... Tu ne m'as jamais cru... Jamais. Tu haussais tes épaules, me montrais ironiquement ton Šil en plissant ta paupière et tu me riais au nez! C'était avant que tu partes à l'étranger... Oui, juste avant... L'Amérique te plaît-elle, au moins ?
 
Et Jérémie ? Pourquoi m'a-t-il regardé de travers, l'autre jour ? Et tous ses mots creux qui voulaient à tout prix calmer mon angoisse. " Ne t'inquiètes pas, Léo ! ls ne sont pas encore prêts à nous dicter leurs lois martiales, au doigt et l'Šil ! Les cons... "
 
Je les ai vus. Ils ont déplié leurs drapeaux, entonné leurs rengaines guerrières... Tous leurs chefs étaient là. Le gros borgne adipeux de San-Trinidad, le petit hargneux aux yeux glauques, l'universitaire lyonnais et ses lunettes argentées, la blondasse maquillée sévère... Vous savez bien, la veuve matraque de Beur et Loir et l'autre pétasse aux mirettes vitriol, ficelée comme une asperge verte dans sa nouvelle écharpe tricolore... Et puis, il y avait aussi tous leurs potes, les pétanqueurs de platanes, les ricardeurs de zinc, les chasseurs de melons, les transis de Blanche Neige, les craintifs du Grand Mélange à venir... Tous, je vous dis, tous... Ils occupaient les grandes rues avec leurs gros sabots cirés. Pendant ce temps, hélas, les Šillères se vendaient encore par lot de cent, chez les politologues... "
 
 
 
Jacqueline ne trouvait plus la force de rire. Paralysée devant son écran de télévision, dans son quinzième étage planté en plein Manhattan, elle guettait, inlassablement... John aurait tant voulu la rassurer, la calmer, la consoler, malgré les commentaires, malgré les analyses, malgré les images satellites terrifiantes...
 
 
" Moi, je les ai entendus... Je les ai vus investir l'arrondissement où je vivais... Le monde nouveau, qu'ils disaient, le monde nouveau à suivre à la jumelle, en pariant au jugé sur l'handicap de service... Réglez vos focales, les mecs, vite, ils arrivent...
Je les ai vus, les miradors tenus en laisse, le monde en fiches, des crédos vulgaires en bandoulière ! Atteints de cécité congénitale, les autres guignols rabâchaient à volonté comme des ânes qu'ils les surveillaient de près ! Que personne ne devrait s'inquiéter. Que l'occident avait les yeux rivés sur notre grand flegme démocratique et que notre flair politique...
 
La conjonctive mentale, c'est quelque chose !
 
Je les avais vus. Et moi, je gueulais dans le noir, maintenant. Je marchais à tâtons dans la désespérance d'un peuple endormi par le ronron des machines à penser. Hélas, elles se l'étaient jouée ramollo, la dernière manche, les connes ! Allez, on ne se laissera pas manipuler comme des enfants de chŠur, les regards glauques braqués sur la grande sacristie ! C'était déjà l'heure de la Cène, celle des slogans meurtriers, celle des toasts indigestes et du champagne, à la santé du pays... "
 
 
 
Ils avaient coupé tous les ponts, arraché les passerelles, viré les journalistes et les observateurs. Isolés du monde, ils retapissaient de brun la vie ordinaire où chacun avait cru impossible l'irrésistible ascension... John et Jacqueline étaient de plus en plus inquiets. " Pas de nouvelle de Papa... " plus aucun signe du pays... Le ronron routinier avait muté requiem et le vieux Wagner n'y était pour rien, ce coup-là !
 
 
" Je les avais vus arriver comme je voyais avant d'être aveuglé par les feux de Saint Jean Blanc de Blanc et leurs sales lumières blafardes. Personne ne m'avait cru. Personne, n'avait daigné me croire. Les Judas liberticides avaient fermé les écoutilles et les pleureuses professionnelles s'apprêtaient à brouiller leurs phares. Les lacrymales enfin libérées pouvaient se répandre à souhait.
Je revois leur morgue. Je revois leurs faciès épanouis. Les néons scintillaient. Alors, tremblants et aphones, les couards s'étaient tus. "
 
 
Par l'Šilleton central de la lourde porte, une homme l'observait depuis longtemps. Avec jubilation, il écoutait les diatribes du prisonnier avachi sur son bas flanc depuis des heures. Les pupilles dilatées, il savourait le spectacle, guettait le vaincu, s'en redemandait. Cependant, il ne comprenait pas pourquoi ce vieux type cultivait autant de hargne et de rancŠur contre la majorité du pays ? Pourquoi, prenait-il ses amis politiques pour des monstres, même si à l'occasion de pénibles interrogatoires, sa vue s'en était allée...
 
Le vieux continuait inlassablement. Il répétait ses mises en garde, tournant en rond comme une bête sauvage dans une cellule désormais sans lumière. Il avait tant voulu voir, mais son regard trop vif avait brûlé...
 
 
 
Etait-ce au même instant que Jacqueline s'était longuement frottée les yeux, accusant Brodway et ses néons insipides de se moquer du soleil ? L'astre n'y était évidemment pour rien mais personne ne le dirait jamais.

Là-bas, l'oriflamme tricolore éclipsait la vie. " Léo va bientôt mourir, mais les autres ? "

A ce moment là, John comprit que sa femme allait repartir en Europe. Elle y avait des comptes à régler, " une filiation à revendiquer, un espoir à rallumer au nom d'une hérédité, d'un héritage assumé, d'une tendresse paternelle inscrite à tout jamais dans un regard dur et tendre, posé sur la réalité..." avait-elle dit, avant d'entreprendre le voyage de retour. Elle avait un vaste horizon à débroussailler, des sommets immobiles à convaincre, des mots tabous à réemployer... Ceux, que son père, trop pudique, ne prononçait jamais.... " Liberté, ma fille chérie, liberté... Et aussi les deux autres... La sainte formule citoyenne, la sainte trinité simplifiée des simplistes, ceux qui ne voient jamais plus loin que le bout de leur nez... "
 

REGARDE-LES ! nouvelle publiée dans Clin d'Oeil à la Nouvelle - Éditions Alfil (1997)

 
 
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