Voyages en chantier....

 

Images d'ÉGYPTE
L'ENFANT AU SAFRAN


Une rue d'Assouan. Prise au hasard des pas qui évitent quelques détritus reposant là depuis une belle éternité. C'est le soir ou presque. Cinq heures. L'instant où la Police Tourists & Antiquités s'éloigne des lieux sensibles. Le moment où les lourds véhiculent tonitruonnent à klaxon déployé et moteur rugissant. Boulevard de la Corniche, des femmes voilées flânent encore. Face aux îles Eléphantines, les restes de Lagakan se tiennent toujours à bonne distance du peuple. On ferme au jardin botanique.

C'est l'heure de la prière et les marchands baissent le ton. Un peu tranquille, tu évites les calèches, au trot, en quête de promeneurs. La chaleur se dissipe enfin et les odeurs de la ville se mélangent. Des enfants rient, d'autres courent, te bousculent. Au fond, tu t'en fiches. Tu as promis et tu tiens tes promesses. Il te regarde approcher de son étal odorant. Ses yeux brillent. Sa bouille arrondie se fend soudain d'un joli sourire. Il ignore tout des affaires à venir, tout du gain qu'il pourra faire. Pour l'instant, seule la promesse tenue compte et le regard du garçon l'atteste. Tu approches davantage encore et ses mots viennent, chassant tout à coup le franc sourire. Des noms d'épices se mélangent alors avec de maladroites phrases d'accueil. Couleurs fauves ou atténuées, lourdes textures ou rigidité des herbes séchées, la grande valse des présentations précède alors le commerce.

Tu sais bien que tu es venu acheter. Tu sais que l'échange existera, tout à l'heure. Sachets colorés contre terne monnaie, une règle du genre. Reste un moment suspendu, le temps où les regards se cherchent, se questionnent. Les mains s'agitent, les rires reviennent envahir la bouche de ce Baba aux mille épices. Toutes au même prix, sauf le safran.

Toutes semblables, malgré les couleurs, malgré les parfums, malgré les apparences. Toutes pareilles, sauf le safran, dit-il, comme pour magnifier la reine de l'étalage, pour dire la différence, souligner la royauté de la poudre rouge et jaune qu'il caresse d'un bout de doigt épais, presque amoureusement.

La nuit est tombée et l'enfant en djelabah sale et grise continue sa geste de survie. Bien sûr, tu as craqué ! Acheté. Payé. Il t'a même proposé un repos passager sur une chaise branlante. Il voudrait vendre encore mais le temps n'est plus celui du commerce. Le présent semble s'évanouir, le môme, sa gentillesse, son Français approximatif, deviennent des morceaux de vie à recomposer, des instants de petits bonheurs faciles à ramasser dans l'urgence d'un temps fugitif. Juste un sourire, pour la mémoire du voyageur qui ne pourra l'oublier à l'heure du saupoudrage, celle de l'hésitation, avant de choisir un goût particulier.

 

Le safran aura évidemment ta préférence et la belle épice n'y sera pour rien. Elle sera juste complice d'une image comparse, hasardeuse d'une simple rencontre, la matérialité d'un instant magique où l'Egypte toute entière se résumera dans la poudre fine, ramassée, condensée, réduite, entre les doigts boudinés d'un enfant, effleurant le safran d'un soir d'Assouan.

 

Alain Bellet - ASSOUAN - 1999

 

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